mars 23, 2023

Ils changeront le monde en 2030 !

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 8:18

Tribune publiée sur le site Forbes France le 22 mars 2023.

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué Anticipations, Chercheur associé Chaire ETI Paris-Sorbonne, Maryline Perrenet, CEO Digitowl school, et Gilles Mentré Président d’Electis.

Comment vivront les 2 à 3 milliards de jeunes issus de la génération alpha (nés depuis 2010) ? Eux qui sont nés dans les écrans, issus de parents nés dans les claviers. Ceux dont les premières images sont celles des échographies 3D, les mêmes qui dès la naissance, ont fait la Une d’Instagram ou de WhatsApp. La question mérite d’être posée, car ils sont probablement la véritable génération de rupture ; celle par laquelle nous passerons d’un monde socialement fragmenté vers un monde socialement connecté. Cette génération dont Michel Serres annonce qu’elle sera la 3ème révolution anthropologique majeure de l’Humanité Comment travailleront-ils ? Quelle construction politique adopteront-ils pour préparer l’avenir ?

Cette génération aura un avantage déterminant sur celle qui l’aura précédé : celui de maîtriser les codes plutôt que de les subir ; de coder plutôt que de surfer ; de créer plutôt que de consulter.

Trois principes guident cette génération : une défiance innée qui aiguise leur esprit critique, une exceptionnelle créativité alimentée par les flux d’information auxquels ils ont accès, et une capacité d’engagement virale pour les causes qui les émeuvent. Cette génération aura un avantage déterminant sur celle qui l’aura précédé, celui de maîtriser les codes plutôt que de les subir ; de coder plutôt que de surfer ; de créer plutôt que de consulter. Ce sera une génération d’entrepreneur. Pas au sens que nous connaissons, mais dans une acception plus interactive, sans doute plus fugace dans la forme, mais certainement plus durable dans la logique.

Nourris aux jeux vidéo ou reliés via TikTok, ils fonctionneront en communauté. D’aucuns imaginent déjà les recruter en groupe pour leur confier une mission, plutôt que de les traiter individuellement via un contrat de travail. Leur popularité sur les réseaux sociaux leur a appris à évaluer les interactions. La monétisation de leur propre valeur sera autant indexée sur les connaissances qu’ils auront acquises à l’école que sur l’appartenance et l’intensité des communautés auxquelles ils sont fidèles. A 12 ans, certains sont déjà « dresseurs d’IA » – entendre qu’ils corrigent sur des plateformes spécialisées les dysfonctionnements de l’intelligence artificielle – d’autres ont un profil LinkedIn, attentifs aux opportunités. Nul doute que cette génération, si elle confirme sa créativité et sa sensibilité, bouleversera les codes du marché de l’emploi.

Cette révolution risque d’être aussi radicale dans l’univers politique qu’elle le sera dans celui de l’emploi. La défiance subjective que beaucoup de nos contemporains ont pour la politique, se transformera en une défiance objective vis-à-vis des technologies et de l’usage qu’en font les acteurs politiques. Habitués à l’anonymat des réseaux sociaux, interagissant sans complexes derrière des pseudonymes, vérifiant chaque information sur des robots informationnels, 1000 ou 100 000 fois plus performants, que le ChatGPT que nous découvrons aujourd’hui, il est probable que les « alphas » seront particulièrement réservés quant à la centralisation des leviers politiques et des institutions qui les représentent. Si l’action publique ne s’incarne pas dans des projets concrets, palpables et possibles à évaluer, ils passeront leur chemin. Ils attendent du souffle pour les enjeux qu’ils défendent. Ne sont-ils plus d’un tiers à souhaiter – faute d’inspiration et d’engagement – un gouvernement d’experts pour tout simplement « gérer » ? La question se posera inévitablement d’un renouveau de la démocratie, de la représentativité et de ses outils. La blockchain, par son empreinte cryptographiée, gagnera en crédit tandis qu’un système centralisé, institutionnalisé, à la main d’un ministère sera facilement discrédité. Des univers parallèles, comme le métavers, The SandBox, par ses propres codes de propriété, d’interaction, de création et de consommation ouvrira un paradigme politique nouveau dont il se pourrait qu’il ait valeur de référence. Déjà, les actifs virtuels prévalent sur les actifs tangibles – rappelait Sébastien Massart, Vice-président de Dassault-Systèmes, à l’occasion du cycle Anticipations – déplaçant le centre de gravité des systèmes de valeurs.

Il n’est plus temps de remettre en cause un monde qui se dessine en accéléré. Il est en revanche toujours possible de lui donner un sens.

Il n’est plus temps de remettre en cause un monde qui se dessine en accéléré. Il est en revanche toujours possible de lui donner un sens. Le vrai risque serait de laisser la technologie prendre la main ; de renoncer au discernement au prétexte du développement d’une intelligence de substitution ; de céder à la paresse. Nous sommes la génération de la sidération. Celle qui a vécu l’accélération collée au siège, les phares en pleine figure. Sans tout comprendre. La défiance innée de la génération alpha et sa maturité à l’égard des technologies pourraient inverser le mouvement. Observant la passion, parfois maladroite, qu’ils éprouvent pour la planète, plusieurs sociologues évoquent le retour des utopies, d’autres pointent une nouvelle poétique de la terre. Une phénoménologie à laquelle nous devons être attentifs car elle pourrait donner ce sens si difficile à trouver. A nous d’accepter enfin que la terre ne soit pas seulement une ressource mais aussi un idéal.

février 22, 2023

Quand la lecture alerte sur ce que nous devenons…

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 8:10

Cette tribune a été publiée sur le site Forbes France le 21 février 2023.

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué Anticipations, Chercheur-associé Chaire Eti, IAE-Paris-Sorbonne et Stéphanie Ferran, Directrice du Développement d’Hachette Livre et Maître de conférences à SciencesPo.

« Dis-moi ce que tu lis, je te dirai comment tu vas ». Cette proposition pourrait légitimement s’inscrire dans cette quête de sens dont il semble aujourd’hui qu’elle rattrape de nombreux Français. La lecture n’est-elle pas un marqueur, d’attention, d’ouverture et de curiosité ? – témoignant possiblement des évolutions en germe. Or, trois éléments révèlent dès le départ la complexité d’une telle analyse : les éditeurs publient deux fois plus de livres qu’il y a 25 ans ; et les Français déclarent ne plus avoir le temps de lire – tout en avouant passer en moyenne 3h00 par jour sur les réseaux sociaux à coup de micro-sessions d’une à deux minutes. Et pourtant, le marché de l’édition n’a jamais été aussi dynamique… Quel grand écart ! Pour corser l’approche, nous pourrions ajouter que quelques best-sellers polarisent l’essentiel des ventes et que les livres d’images occupent les premières places du box-office. Les bandes dessinées et mangas placent 43 titres dans les 100 livres les plus vendus en 2022 en France.

Ces paradoxes sont néanmoins riches d’enseignements. Le premier – le manque de temps –, dont les plus jeunes générations disent être les premières victimes, illustre un impressionnant glissement. La facilité, voire le recours quasi addictif aux réseaux sociaux, nous prive de milliers d’heures de lectures et par conséquence de réflexion et d’attention. Parallèlement, les plaisirs éphémères que provoquent les sursauts de popularité sur les réseaux génèrent autant d’angoisse, de doute, voire de désespoir. Le sociologue Hartmut Rosa pointe cette peur chronique « que le monde nous oublie ». Pire, nous sommes de plus en plus détournés de la lecture par le sentiment paradoxal de ne plus avoir de temps. Or, il est à craindre que cette impression que le temps nous échappe augmente à due proportion de celui que nous abandonnons aux réseaux sociaux. Quand on sait que le temps quotidien qui leur est alloué permettrait de lire 180 livres par an cela interroge … Jusqu’où mènera cette spirale ?

Le temps quotidien alloué aux réseaux sociaux permettrait de lire 180 livres par an.

Le deuxième enseignement, l’écart entre les 70 000 nouveaux livres édités chaque année et la polarisation des ventes autour d’un nombre limité de titres, se traduit mécaniquement par une baisse des ventes par livre. Cela appelle plusieurs constats. Le premier, positif, c’est qu’il témoigne de l’incroyable résistance du livre et confirme son statut iconique de vecteur d’idées. Malgré la prolifération d’autres médias, la pensée acquiert force légitimité par le livre. Le succès de l’autoédition – avec 20% des titres publiés en France – participe de cet acte symbolique. Le second, plus sombre, avec des lecteurs qui focalisent leurs références littéraires sur un nombre plus restreint d’auteurs, témoigne aussi de la difficulté de faire un choix dans une offre foisonnante et peut-être aussi, d’une forme d’attrition de la curiosité. Autrement dit, de plus en plus de ventes se font sur moins en moins de livres sans décourager un nombre croissant d’auteurs. Bizarre mais pas si cornélien … Cette tension en dit long sur la réduction des périmètres de confiance : entre un repli sur nos propres convictions et le besoin de se tourner vers quelques auteurs dont les noms ont la puissance de grandes marques, connues et rassurantes. Un phénomène que l’on observe dans plusieurs secteurs culturels par une approche plus consumériste de l’art ou du patrimoine.

Le troisième enseignement – l’image au détriment du texte, ou en renfort du texte – est perceptible dans le succès des mangas dont le nombre de mots et de phrases par page est limité, ou par le phénomène des webtoons (bandes dessinées sur mobile), qui comptent déjà plusieurs centaines de milliards de vues dans le monde. Ce constat a plusieurs raisons de nous alerter. Si l’on peut craindre un affaiblissement linguistique, les fictions qu’incarnent ces nouvelles formes littéraires, dorénavant majoritaires, pourraient aussi nous éloigner du décryptage textuel, du temps long, de la concentration nécessaire à la réflexion. Elles pourraient traduire une idéalisation de nos propres vies qui rend de moins en moins acceptables les contraintes du monde réel dans lequel nous vivons. Mais elles sont aussi, d’une certaine manière, source d’espoir, car elles permettent à de nouveaux publics, plus jeunes, de trouver à leur façon un chemin vers le livre et les librairies, itinéraire que nous avions cru perdu par toute une génération née dans le digital.

Les tendances de lecture semblent traduire trois dispositions, vers la facilité, la fugacité, et la superficialité.

Les tendances de lecture semblent traduire trois dispositions, vers la facilité, la fugacité, et la superficialité. Elles témoignent en réalité d’une accélération et d’une altération du rapport au temps qui n’épargne pas nos habitudes de lecture. Elles portent un renouveau, l’esprit humain se nourrissant de la fiction sous toutes ses formes, afin de satisfaire ce que la philosophe Simone Weil appelait les « besoins de l’âme » dont nos racines sont le socle. Cette fiction nouvelle, polyforme, foisonnante, symbole de la créativité sans limite de l’intelligence humaine, constitue le meilleur rempart contre des souffrances psychiques dont l’OMS dénonce la hausse exponentielle chez nos contemporains. Dans une conférence récente dans le cadre du cycle Anticipations, alors que certains craignent d’ores et déjà une intelligence artificielle en mesure d’écrire les livres que nous rêvons de lire, le Pr Gregory Quenet rappelait qu’on ne grandit pas tant par l’idéalisation du monde que par sa compréhension, dans toutes ses dimensions culturelles, historiques et géographiques. Là est l’essentiel de la promesse littéraire. Celle d’un monde dont la résonnance passera toujours par des auteurs dont l’inspiration est consubstantielle des réalités terrestres. Bonnes lectures …

janvier 20, 2023

« Accepter d’être déconcerté aujourd’hui pour ne pas être surpris demain. »

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 7:59

Si la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) est principalement connue des Français pour son rôle en matière de lutte contre le terrorisme, elle est également compétente en matière de lutte contre les ingérences étrangères, qu’elles soient de nature politique, économique ou numérique. Au quotidien, ses agents cherchent à prévenir, détecter et entraver les tentatives d’actions malveillantes déployées sur le territoire national, afin de protéger leurs concitoyens et les intérêts fondamentaux de la Nation. L’anticipation est donc au cœur des métiers d’un service de renseignement et de sécurité comme le DGSI.

L’agitation des temps a généré un intérêt renouvelé, parmi les services de l’Etat chargés d’assurer la sécurité de notre pays, pour la réflexion sur les transformations structurelles du monde susceptibles de faire émerger de nouveaux risques, mais aussi des opportunités. La recherche de signaux annonciateurs de changements majeurs dans des champs aussi variés que la géostratégie, l’innovation technologique ou encore la vie sociale constitue souvent une tâche exaltante mais aussi parfois – reconnaissons-le – déconcertante, lorsqu’elle remet en cause nos habitudes, nos certitudes et nous place face à nos propres limites.

La démarche engagée par « Anticipations » est particulièrement opportune : le dialogue, la confrontation des expériences et le partage des points de vue constituent des voies fertiles pour « prendre les devants ».

Nicolas Lerner

Directeur Général de le Sécurité intérieure (DGSI)
Parrain de promotion Anticipations 2023

octobre 21, 2022

Éloge des échelles humaines

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 9:08

Colloque Anticipations – Les Bernardins 2022. Article publié le 21 octobre 2022 dans les Echos.

Par Jean-Christophe Fromantin, Président du programme Anticipations, Jean-Dominique Senard, Président de Renault et Jean Viard, sociologue

L’incroyable vague technologique et l’émergence ultrarapide des géants de l’internet a pu laisser croire la possibilité d’un monde sans limites. L’essor de la mondialisation a participé de cette promesse, d’une échelle globale, à travers laquelle tout serait possible, jusqu’à l’hypothèse de l’homme augmenté échappant alors aux lois naturelles. Cette projection a montré ses limites. Heureusement. Rejoignant ainsi Montesquieu, quand il pointait les risques et les excès d’un univers trop vaste ; alertant sur les délitements politiques, économiques ou sociaux que provoquent inévitablement la perte des ancrages locaux.

Nous allons vivre le retour des échelles humaines. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer quelques symptômes qui témoignent concrètement des impasses et des paradoxes que nous vivons : quand la croissance des ventes d’antidépresseurs et d’anxiolytiques progresse à deux chiffres ; quand l’on constate qu’il faut 8000 litres d’eau pour délaver un seul jean alors qu’un milliard de nos contemporains en manquent et souffrent de malnutrition ; quand les scientifiques calculent que le travail abandonné par les polinisateurs coûte chaque année 150 milliards d’euros ; quand l’hyperdensité qui concentre les individus dans les grandes villes provoque un sentiment d’isolement (pour 14% des habitants) devenu le principal motif d’angoisse et de troubles psychologiques ; ou quand les marchés de capitaux deviennent la boussole d’un capitalisme débridé … Pas besoin de grandes théories pour comprendre que les limites sont dépassées. Qu’il nous appartient de poser des bornes pour casser les asymétries dangereuses que provoquent nos excès.

Deux anticipations incarnent les nouveaux équilibres qui détermineront progressivement nos vies : le travail et l’habitat. La manière dont l’un et l’autre se transforment – assez naturellement – témoignent des aspirations de la nouvelle société.

Les tensions actuelles sur le marché de l’emploi participent de cette reconfiguration des parcours dont la rémunération n’est plus la seule boussole.

Le travail appelle l’entreprise à questionner sa raison d’être. Sa performance boursière n’est plus tant la mesure du progrès que sa contribution à l’épanouissement de chacun et aux équilibres de la société. Les tensions actuelles sur le marché de l’emploi participent de cette reconfiguration des parcours dont la rémunération n’est plus la seule boussole. On espère de l’entreprise, parce qu’elle touche à notre vie quotidienne, par l’authenticité de son projet, qu’elle prolonge les priorités que beaucoup veulent donner à leur propre vie. Cette convergence des valeurs entre vie privée et vie professionnelle est sans doute un des marqueurs clés d’une modernité contemporaine.

L’envie « d’habiter », au sens profond du mot, s’inscrit aussi dans cette logique de valeurs ; elle revisite l’approche du logement. Cela se traduit par un besoin d’espace, de nature, de culture et de proximité. Le logement spatial remplace le logement social. On cherche davantage à travailler là où nous voulons vivre, qu’à vivre là où il y a du travail. L’inversion des valeurs démontre, s’il en est besoin, la révolution qui se dessine et l’amorce d’un cycle de développement plus apaisé. Quand 83% des Français désignent les villes moyennes et les villages comme étant les échelles au sein desquelles ils aspirent à vivre, on a le message clair d’une nouvelle configuration des modes de vie.

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