août 11, 2026
Les enseignements de l’encyclique « Magnifique humanité »
L’encyclique « Magnifique humanité » est un appel lucide à ne pas s’abandonner au progrès. En reconnaissant sa fragilité et ses limites, il est possible de faire triompher le meilleur de l’humanité. Par Jean-Christophe Fromantin, délégué général d’Anticipations, et Matthieu Rougé, évêque de Nanterre. Tribune publiée dans Les Échos le 3 août 2026.
Le 15 mai 1891, le Pape Léon XIII diffusait une première lettre encyclique à destination du monde pour rappeler la place centrale de l’homme au coeur d’une transformation technique et sociale. Près d’un siècle et demi après, c’est sur la même voie que chemine Léon XIV, dans l’effervescence d’une puissance technologique qui questionne à nouveau le principe d’équité, la dignité de l’être humain et par conséquent la perspective d’une prospérité partagée. Quelques grands axes de l’encyclique Magnifique humanité interpellent non seulement les croyants mais aussi les responsables économiques et politiques.
Le premier axe tient au constat : chaque accélération porte en germe des dérives dangereuses, contraires aux principes d’équité et de dignité. Léon XIV pointe les risques d’une concentration excessive du capital et du pouvoir aux mains de quelques-uns au détriment d’un développement harmonieux. C’est la tension que le Pape pose d’entrée de jeu en opposant deux modes de construction d’origine biblique mais que l’on pourrait associer à deux modèles d’économie politique, celui de la tour de Babel et celui de la reconstruction de la ville de Jérusalem quand Néhémie propose à chacun d’y prendre part. Le premier caractérise l’orgueil de quelques-uns, la standardisation et l’émergence d’un monde hors-sol ; le second modèle procède d’une logique inverse : il s’inscrit dans l’élan d’un héritage, dans un travail collectif, dans une ouverture aux questions spirituelles fondamentales et dans la reconnaissance de la diversité des ressources que la nature comme la culture nous procurent.
Questionner le cadre organisationnel et politique
Le deuxième axe interroge nos propres structures de développement. Face à la puissance de la technologie, Léon XIV questionne le cadre organisationnel et politique au sein duquel prospère l’intelligence humaine. Il s’appuie régulièrement sur deux verbes polysémiques, « habiter » et « prospérer », qui appellent à une vocation plus élevée des usages de la technique et de la science. C’est en les inscrivant d’abord « les pieds sur terre » que le Pape appelle à ce que nous les déployons. Pour atteindre cet objectif, dans la lignée du Pape François, Léon XIV reprend l’image du polyèdre, une forme géométrique composée de multiples alvéoles. Cette figure aborde deux composantes essentielles de la Doctrine sociale de l’Eglise : les conditions d’un développement équitable entre les territoires ; mais aussi l’idée que les cycles d’innovation permettent de saisir les opportunités et le potentiel fécond des terres sur lesquelles nous vivons. Le polyèdre façonne une géographie ouverte à la reconnaissance et au partage de toutes les ressources. C’est la condition de la dignité.
Le troisième axe tient à la « destination universelle des biens », dont Léon XIV rappelle qu’il s’agit des biens naturels, matériels et immatériels. Par cette formule, classique mais plus actuelle que jamais, le Pape appelle à ce que le pouvoir, mais aussi les facteurs de production – la finance, l’innovation ou les données – soient équitablement distribués pour polliniser la diversité des atouts dont chaque territoire est doté. C’est un enjeu majeur qui tient au risque de concentration excessive des facteurs de production en vue d’un illusoire modèle de ruissellement des richesses plutôt que la recherche ajustée d’une prospérité partagée. Quand le Pape parle de « désarmer l’IA », c’est bien pour rompre avec une dangereuse corrélation qui viserait à associer puissance technique et droit de gouverner vers l’asservissement d’une partie de l’humanité.
La première encyclique du pape américano-péruvien ouvre encore de nombreuses perspectives, notamment sur l’écologie, l’éducation, la guerre et la paix à l’ère de l’IA. La combinaison des deux mots qui en forment le titre, Magnifique humanité, est essentielle. Elle ancre l’humanité dans ce qu’elle a de plus profond et de plus authentique, dans la distinction salutaire entre le progrès de l’innovation, dans la reconnaissance du caractère fondateur de la corporéité, de la fragilité et de la limite. Pas de pessimisme chez Léon XIV, malgré les secousses contemporaines, mais un appel informé, lucide et stimulant à faire fructifier et triompher le meilleur de notre « magnifique humanité ».
juin 30, 2026
L’intelligence artificielle ouvre l’enjeu du partage
La puissance transformatrice de l’IA agit sur nos vies quotidiennes autant que sur les modèles économiques. La question se pose de mettre cette puissance au service du développement. Par Jean-Christophe Fromantin, délégué général d’Anticipations, chercheur-associé Chaire ETI-IAE Paris-Sorbonne, docteur en sciences de gestion ; Bertrand Badré, directeur associé et fondateur de Blue like an Orange Sustainable Capital et Jean-Daniel Zucker directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Article publié dans Les Échos le 29 juin 2026.
La puissance transformatrice de l’IA agit sur nos vies quotidiennes autant que sur les modèles économiques. La question se pose de mettre cette puissance au service du développement. Si notre perception occidentalisée de l’IA oscille entre la fascination et la crainte, pour les pays du Sud, elle est d’abord une promesse de progrès.
L’encyclique récente du pape Léon XIV aborde cette perspective en rappelant la « destination universelle des biens », c’est-à-dire notre capacité à faire en sorte que l’innovation pollinise chaque territoire et offre à ceux qui y vivent une amélioration de leurs vies et une opportunité de prospérité. Cette vision authentiquement humaine de la modernité se heurte néanmoins à deux réalités : celle d’un accaparement d’innovation par quelques-uns ; celle d’une perte de pouvoir régulateur des États. Le risque est grand que l’IA soit détournée d’un objectif de progrès au bénéfice d’une économie purement performative. L’économiste américain Acemoglu, comme Léon XIV, pointe les risques d’asymétries à la fois technologiques et épistémiques de l’IA.
Différentes voies se dessinent qui permettraient à cette technologie d’atteindre ces objectifs. Une première série de mesures relève de notre économie politique. L’IA doit s’insérer dans des modèles qui ne se réduisent pas à la vitesse d’acquisition de parts de marché, ni à la performance financière, ni à la monétisation des données personnelles. Bien que les modèles actuels aillent dans ce sens, il nous appartient d’en faire des modèles de développement, d’en canaliser l’usage et ses modalités.
Le risque est grand que l’IA soit détournée d’un objectif de progrès au bénéfice d’une économie purement performative.
Un des mots-clés qui caractériserait un bon usage de l’IA est le « partage ». C’est un de ceux qui revient dans l’encyclique du pape. Léon XIV parle de « prospérité partagée ». Le partage peut s’opérer à différents niveaux. Le premier principe est l’open source technologique et le partage des données afin qu’elles ne soient pas la propriété de quelques-uns au détriment de la souveraineté des États et de la liberté des individus ; cela peut se traduire par l’élaboration de modèles d’IA moins consommateurs de paramètres et plus facilement accessibles à tous.
Une autre priorité est le partage des savoir-faire liés à l’IA par une meilleure distribution de la formation en veillant notamment à ce que l’IA soit accessible en différentes langues. Sur le plan géopolitique, un partage de la gouvernance mondiale pour une régulation de l’IA — par exemple à travers le format G20 — permettrait de veiller à ce que les orientations et les régulations soient appliquées selon les mêmes standards partout dans le monde.
Mais le partage sera aussi une affaire de modèle économique. Le philosophe suédois Nick Bostrom alerte sur l’économie qui pourrait émerger de l’IA (« un chômage massif et une croissance massive ») et qui pose inévitablement l’enjeu d’un nouveau contrat social vertical.
Ce glissement ouvre naturellement la double question du partage du capital — comme s’est posée celle du travail dès le XIXe siècle — mais aussi de l’exploration de nouvelles formes de travail que la technologie pourrait faire émerger. Il faut penser une nouvelle architecture financière qui permettra à chacun d’être partie prenante dans la trajectoire de prospérité que l’IA pourra générer. Sans quoi se reconstituera, sous une forme inédite, le rapport de dépendance qui définissait le colonialisme.
L’Europe a une place à prendre dans cette nouvelle approche de l’IA. Sa culture du droit, et les règles de multilatéralisme dont elle a été un insatiable promoteur, l’invite dans le débat. Nous y avons d’autant plus intérêt qu’une géopolitique de l’IA ne peut se réduire à une tenaille sino-américaine dont les mouvements, des deux côtés, sont guidés par des élans impérialistes.
juin 3, 2026
La guerre hybride est déclarée…
L’actualité scande les évolutions de la guerre au Moyen-Orient, mais sommes-nous conscient qu’une guerre larvée de haute intensité se joue dorénavant au quotidien sur notre propre territoire ? C’est une guerre hybride, dont les ennemis sont difficiles à identifier. Par Jean-Christophe Fromantin, délégué général d’Anticipations.
Tribune publiée dans Les Échos le 31 mai 2026
L’actualité scande les évolutions de la guerre au Moyen-Orient, mais sommes-nous conscient qu’une guerre larvée de haute intensité se joue dorénavant au quotidien sur notre propre territoire ? C’est une guerre hybride, dont les ennemis sont difficiles à identifier.
L’actualité scande les évolutions de la guerre au Moyen-Orient, mais sommes-nous conscient qu’une guerre larvée de haute intensité se joue dorénavant au quotidien sur notre propre territoire ? C’est une guerre hybride, dont les ennemis sont difficiles à identifier. Elle détruit nos systèmes d’information, instille le doute sur nos institutions, manipule nos échéances démocratiques et déstabilise nos entreprises. Cette guerre prospère à la vitesse de la technologie et accroit son efficacité au rythme des nouveaux usages que nous adoptons.
La guerre hybride se caractérise d’abord par l’intrication de différentes acteurs, étatiques, criminels et technologiques. C’est un fait nouveau. Des États malveillants utilisent des proxys pour enclencher des attaques ciblées sur tout ce qui fait l’armature institutionnelle et économique d’un pays. Les menaces sont habilement combinées de telle manière à rendre les commanditaires difficilement identifiables. Des États, des narco-trafiquants ou des prestataires informatiques s’accordent pour orchestrer une guerre nouvelle dont nous sommes une des cibles.
Cette guerre prend de nouvelles formes. On parle de supply-chain attack pour désigner les intrusions dans les systèmes de gestion industrielle des grandes entreprises ; d’espionnage par pré-positionnement cyber pour neutraliser subitement un dispositif en ayant préalablement installé des implants sur ses composantes stratégiques ; de prolifération et de cyberisation de la criminalité pour organiser des attaques informatiques de grande ampleur ; de rançongiciels parfois utilisés par des États sous sanctions pour récupérer des fonds ; ou encore de spearphishing dont l’objectif est d’extraire des informations par une approche ciblée de personnalités. Ces menaces criminelles entrent dorénavant dans le champ de la sécurité nationale. Des attaques récentes ont montré l’impact que cela pouvait avoir sur le quotidien des Français. La Gendarmerie rappelle que le récent piratage d’un logiciel de santé a touché directement 15 millions de Français. C’est une guerre d’autant plus dangereuse que chacun d’entre nous devient potentiellement un de ses vecteurs.
On découvre aussi la violence physique qui émerge de ces nouvelles menaces cyber. Les détenteurs de cryptomonnaies sont parmi les plus visés. Des milliers de données volées à ses utilisateurs lors de la récente attaque de la plateforme Waltio en témoigne. Aujourd’hui la Gendarmerie nationale enregistre des enlèvements hebdomadaires par l’intermédiaire de petites-mains recrutées sur Telegram. La torture se banalise et devient un mode opératoire qui peut prolonger les vols de données.
Les pouvoirs publics ont pris conscience de ces menaces qui évoluent à une vitesse vertigineuse. La création de Viginum, une exception française, la création du statut d’OIV (Opérateurs d’Importance Vitale) ou la spécialisation d’équipes cyber au sein de nos forces de sécurité permettent de faire face, en partie, à ces nouvelles menaces. Cette guerre hybride questionne aussi notre dépendance vis-à-vis des systèmes technologiques et des réseaux sociaux. Les menaces informationnelles sont parmi les plus faciles à manier pour déstabiliser une société et stimuler la défiance vis-à-vis de ses institutions. Le fait de laisser le monopole des réseaux d’information aux GAFAM américains et aux BATX chinois participe de cette vulnérabilité, voire d’une forme d’inconscience de la part des européens.
A la question Qu’est-ce que la guerre ? il nous faut dorénavant intégrer les champs psychologiques, technologiques et économiques dont les manipulations cyber, l’IA, ou les réseaux sociaux sont les nouveaux vecteurs. Les récentes communications sur les capacités du modèle Mythos développé par Anthropic témoigne de l’ampleur d’un risque d’aucuns comparent à ce que l’atome a été pour les explosifs. L’émergence de cette nouvelle guerre hybride est d’autant plus préoccupante que nous assistons à une forme de désinhibition d’États totalitaires ou illibéraux dont la force et la violence priment sur le droit, le bien commun et la raison.
Jean-Christophe Fromantin, Délégué général d’Anticipations.
Tribune publiée dans Les Échos le 31 mai 2026
avril 29, 2026
La décentralisation, condition du renouveau économique
Une société prospère par les interactions qu’elle génère : la diversité qui fonde l’altérité, la complémentarité des savoirs qui crée de la valeur. Par Jean-Christophe Fromantin, délégué général d’Anticipations, Olivier Babeau, président de l’Institut Sapiens. Tribune publiée dans Les Échos le 28 avril 2026.
Or notre société prend aujourd’hui la forme d’un sablier où le goulet de communication entre les pôles se rétrécit. Deux forces conjuguées en sont responsables : la géographie et la technologie.
Une société prospère par les interactions qu’elle génère : la diversité qui fonde l’altérité, la complémentarité des savoirs qui crée de la valeur. Or notre société prend aujourd’hui la forme d’un sablier où le goulet de communication entre les pôles se rétrécit. Deux forces conjuguées en sont responsables : la géographie et la technologie.
La concentration métropolitaine n’est pas une fatalité. De Jean-François Gravier, qui dénonçait dès 1947 « Paris et le désert français », à Daron Acemoglu, prix Nobel d’économie 2024, tous s’accordent : les déséquilibres territoriaux ne résultent pas d’une main invisible, mais d’une centralisation institutionnelle qui alloue mal les facteurs de production. Capital, talents et innovation se polarisent dans les métropoles au lieu de polliniser les territoires. La technologie elle-même aggrave ce phénomène : elle aspire plutôt qu’elle n’innerve. Il en résulte un double appauvrissement : économie spéculative dans les pôles, désertification productive en périphérie.
Le numérique n’offre qu’une fausse compensation. Loin d’élargir nos horizons, il nous enferme dans des bulles où l’on ne fréquente que ses semblables. L’intelligence artificielle risque d’amplifier ces biais cognitifs plutôt que de les corriger. Paradoxe révélateur : le sentiment d’isolement est aujourd’hui plus fort dans les grandes villes que dans les zones rurales. La proximité physique n’empêche pas la distance sociale.
La question n’est plus de savoir si le monde se connecte, car les nouvelles chaînes de valeur mondiales ont porté l’émergence de classes moyennes sur tous les continents. Le vrai défi est intérieur : comment rouvrir le goulet du sablier à l’échelle des territoires ? Car ce sont eux qui paient le prix des angles morts creusés par les métropoles et les corridors internationaux. C’est là que la décentralisation prend tout son sens : non comme un simple rééquilibrage administratif, mais comme la condition d’une prospérité réelle.
La décentralisation n’est pas un acte administratif, c’est un acte politique au sens plein du terme. Fernand Braudel le rappelait : la prospérité d’une ville est indissociable de celle du territoire qui l’entoure. Elle doit se décliner à trois niveaux. Le premier est politique : il s’agit de renverser la conception française où l’État précède la nation, pour comprendre qu’il n’en est que l’instrument. Le deuxième est économique : il s’agit d’éviter que les leviers de développement ne soient captés par une élite financière. Acemoglu l’a montré : la théorie du ruissellement justifie la concentration des talents et des capitaux bien plus qu’elle ne la corrige. Le troisième est institutionnel : il s’agit de donner à chaque territoire les outils concrets de sa prospérité (autonomie de décision, leviers fiscaux, choix des bonnes échelles).
La France dispose d’atouts considérables qu’elle dilapide par excès de centralisation : un patrimoine culturel, un tissu de PME inventives, un patrimoine agricole et industriel diversifié, des bassins de vie à taille humaine où l’initiative collective peut encore prendre racine. Ce qu’il faut leur rendre, ce ne sont pas des subventions supplémentaires – ce serait une perfusion, non une guérison –, mais la capacité à lever l’impôt, à financer leurs propres infrastructures, à attirer des entreprises sans passer par le filtre de Paris. Le jacobinisme n’est pas une tradition honorable : c’est une pathologie institutionnelle qui confond l’État avec la nation, et la norme avec l’intelligence.
L’histoire avertit ceux qui veulent bien l’écouter : la chute de Rome, la Fronde, les guerres de Vendée rappellent les tensions qu’engendre une centralisation excessive. Mais nul n’a besoin d’une leçon d’histoire pour voir ce que notre société traverse : figée dans un carcan normatif, privée de perspectives de prospérité pour une large part de son territoire. La décentralisation n’est pas un remède parmi d’autres. C’est la condition d’un renouveau.