juin 6, 2023

La Terre ou le Globe ?

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 7:47

Article publié dans les Echos le 5 juin 2023. Par Jean-Christophe Fromantin, président du programme Anticipations

Ce nouveau cycle Anticipations a été marqué par une ouverture vers les réalités humaines – ce que Gregory Quenet appelle « le terrestre » en réponse à la notion de « globe » dont les dernières décennies ont marqué l’acuité -. En réponse aussi à l’essayiste Thomas Friedmann qui, dans son ouvrage de 2005 annonçait « La terre est plate, une brève histoire du XXIe siècle » au motif d’une dilution des frontières et d’une uniformisation de nos modes de vie et de travail. Alors, la Terre ou le Globe ? Cette question fût au cœur des anticipations que nous avons étudiées lors du cycle 2023 : « Le terrestre est un fondement d’où on peut tirer la poétique de la Terre » (Gregory Quenet, Anticipations 2023). Cette poésie, c’est la part de métaphysique et d’émerveillement nécessaires à notre équilibre ; ce que le sociologue allemand Hartmut Rosa appelle notre relation (authentique et fondamentale) au monde et à la nature (Résonnance, 2021).

« Les signaux faibles observés par les uns et les autres ouvrent vers un paradigme plutôt inattendu à l’avantage du « terrestre » »

Les signaux faibles observés par les uns et les autres vont dans ce sens. Ils ouvrent vers un paradigme plutôt inattendu à l’avantage du « terrestre » :  les échelles de proximité sont priorisées, les circuits courts s’invitent dans les dynamiques économiques, les énergies renouvelables se territorialisent, l’émergence des critères extra-financiers dans les évaluations économiques annoncent une prise de conscience de la prévalence des réalités humaines ; et une génération alpha, qui sera sur le marché de l’emploi en 2030 qui s’imagine plus libre que jamais. Si on ajoute que le temps de travail rémunéré diminue inexorablement jusqu’à passer – probablement au cours de la prochaine décennie – en deçà des 10% du temps de notre existence, on peut s’interroger sur l’évolution de nos projets de vie et sur le sens que nous chercherons à leur donner : plus enracinés, plus terrestres, plus humains ? C’est aussi l’objectif que l’on peut assigner aux technologies ; faciliter la réalisation de nos projets, nous libérer des injonctions centralisatrices et nous permettre de rouvrir une part d’imaginaire…

 Pour prolonger cette réflexion, nous concluons notre cycle autour de la question suivante : Le bien-être et les technologies, sont-ils les composantes d’un nouveau paradigme socio-économique ? Une question qui interpelle nos modèles traditionnels ; qui introduit les discontinuités dans l’appréhension des enjeux. Christian de Boissieu pointait la non-linéarité des modèles qui ébranle nos certitudes et provoque les crises que l’on connait. Revenir à l’échelle humaine, doit nous amener à mieux écouter les historiens, les géographes ou les sociologues, car si le globe est lisse, la Terre, elle, nous entraine dans ses reliefs et ses saisons. Et c’est évidemment la Terre qui aura le dernier mot….

Merci à tous ceux qui ont participé à cette session 2023, aux intervenants, à Nicolas Lerner, Directeur général de la DGSI (Direction générale de la Sécurité Intérieure) qui a accompagné ce cycle ; au Collège des Bernardins et à SIA Partners pour leurs précieuses contributions ; à l’économiste Claudia Senik, à Éric Labaye, Président de l’Institut Polytechnique de Paris et à Éric Chol, Directeur de la Rédaction de l’Express qui animent la session conclusive.

Jean-Christophe Fromantin

Délégué général d’Anticipations
Maire de Neuilly-sur-Seine

mai 18, 2023

Les échelles opérationnelles de la transition énergétique

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 8:57

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué Anticipations, Chercheur associé Chaire ETI-IAE Panthéon-Sorbonne, Cécile Maisonneuve, CEO Decysive et Laurence Poirier-Dietz, CEO GRDF – Anticipations 2023 – Tribune publiée dans l’Express le 17 mai 2023.

La transition énergétique occupe toutes les sphères : des entreprises, aux particuliers, les plus concernés ; des énergéticiens aux distributeurs, évidemment ; mais surtout celles des acteurs institutionnels, internationaux, européens, nationaux ou régionaux qui ont mis l’énergie au cœur des politiques publiques. Et c’est tant mieux. La prise de conscience est là ; les aléas climatiques et les crises collatérales rappellent, s’il en est besoin, l’acuité du défi. Pour autant les schémas, les agendas, les programmes, les plans et autres résolutions se bousculent et s’entrechoquent. Alors qu’ils doivent répondre d’une logique bien coordonnée, ils apparaissent souvent comme des choix dispersés. La crise en Ukraine a malheureusement révélé davantage de divergences que de convergences.

Deux échelles doivent s’inscrire dans une logique opérationnelle : les territoires et l’Europe.

Or, compte-tenu des enjeux, des investissements nécessaires et de la visibilité nécessaire pour construire sereinement des solutions durables, il serait contre-productif, voire terriblement hasardeux, de disperser nos efforts et de ne pas partager une vision de long terme. Cette approche, plutôt partagée, pose pour autant la question des échelles de réalisation. Si la dimension nationale participe légitimement des impératifs de souveraineté, deux échelles doivent impérativement s’inscrire dans une logique opérationnelle : les territoires et l’Europe. Les territoires sont par nature au plus près des besoins ; ils sont les mieux habilités pour mettre en perspective la consommation énergétique liée à l’activité locale, aux attentes de ceux qui y vivent, comme de ceux qui produisent. Ils sont la bonne échelle pour identifier les sources de production d’énergie, qu’elles soient renouvelables, solaires, éoliennes ou produites à partir de la biomasse comme le biogaz ; mais aussi nucléaires, y compris autour d’un parc de minicentrales (SMR, ou petits réacteurs modulaires), dont la géographie s’articulera autour d’usages qui vont au-delà de la seule production d’électricité. Les territoires sont enfin les mieux placés pour animer le débat, localement, entre les besoins et les sources d’approvisionnement disponibles ; et définir par conséquent un équilibre d’approvisionnement ainsi qu’un chemin d’acceptabilité valorisant l’économie circulaire. Le mot écosystème prend là toute sa dimension politique pour définir un mix énergétique solide et stable, socialement acceptable et économiquement responsable. Il ouvre la voie vers la décentralisation énergétique.

A l’instar des territoires, l’Europe doit construire les principes communs qui sécurisent ses approvisionnements et participent des enjeux de décarbonation.  Nos entreprises ne sont pas fongibles dans un désordre énergétique.

L’Europe est l’autre échelle. Face à l’influence des blocs en tension, qu’ils soient producteurs ou consommateurs d’énergie, l’enjeu et les solutions s’inscrivent évidemment dans une double dynamique de coopération internationale et dans un rapport de puissance. Il y a déjà suffisamment de variables difficiles à maîtriser – de l’évolution de la demande en Asie, à la stratégie des pays producteurs, en passant par les aléas climatiques ou les risques politiques – qui justifient qu’il ne soit pas concevable de nous isoler dans nos stratégies énergétiques. Ursula von der Leyen a introduit, à l’occasion de son voyage en Chine, l’idée de « dérisquer » la relation avec ce pays, alors que la stratégie verte de l’Union signifie un accroissement de nos importations depuis la Chine à court et moyen terme, afin d’établir un premier dénominateur commun à l’ensemble des pays de l’UE sans renoncer à des relations durables et sereines avec le reste du monde. Cette dimension européenne est essentielle ; elle suppose de prendre en compte trois impératifs de long terme : d’indépendance ou, à tout le moins, de dépendances maîtrisées, indexées à l’évolution de nos besoins ; de durabilité, en phase avec les objectifs des COP ; et de compétitivité afin de soutenir nos économies face à des blocs particulièrement agressifs sur le marché mondial. A l’instar des territoires, l’Europe doit construire les principes communs qui sécurisent ses approvisionnements et participent des enjeux de décarbonation. L’un comme l’autre, doit également intégrer le fait que nos entreprises, petites ou grandes, ne sont pas fongibles dans un désordre énergétique. Les nouvelles industries, qu’elles soient au service de la transition énergétique, comme toutes les autres, ne seront pas longtemps les variables d’ajustement des variations de prix. Les zones au sein desquelles les approvisionnements seront stables bénéficieront d’une prime d’attractivité majeure.

Les zones au sein desquelles les approvisionnements seront stables bénéficieront d’une prime d’attractivité majeure.

La transition énergétique est davantage qu’un enjeu d’approvisionnement. Elle devient un paramètre central dans l’avenir des relations internationales ; elle est une source potentielle de conflictualités. Parmi tous les enjeux, quatre facteurs cristallisent aujourd’hui les tensions : les divergences stratégiques de l’axe franco-allemand qui entrainent l’Europe dans un risque de « chacun pour soi » ; la maîtrise des technologies bas carbone par les Chinois, qui questionne fortement notre souveraineté durable ; le statut des ressources minières africaines, sur lesquelles la mainmise chinoise n’est pas durable et qui ne doivent pas non plus devenir un objet de prédation ou de chantage dans le contexte de la stratégie agressive menée par la Russie sur ce continent, au risque d’entrainer une instabilité politique régionale voire internationale ; et des mécanismes de fixation de prix qui répondent davantage de logiques politiques que d’un équilibre pour la prospérité économique. La prise de conscience de ces enjeux est un préalable pour avancer ; celle des modalités est une condition pour y arriver. Or ces modalités n’échapperont pas à une question, et à un arbitrage : le choix des bonnes échelles, pour les bonnes responsabilités, selon des principes d’efficacité et de stabilité…

avril 25, 2023

La proximité au cœur de la transformation de nos modèles…

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 8:48

Par Jean-Christophe Fromantin, Maire de Neuilly, Chercheur associé Chaire ETI, Pr Carlos Moreno, Professeur associé IAE Paris-Panthéon-Sorbonne, Jean-Paul Mazoyer, Directeur général adjoint Crédit agricole SA – colloque Anticipations avril 2023. Tribune publiée dans Le Nouvel Economiste le 24 avril 2023.

La proximité serait-elle le nouveau pivot de notre système socio-économique ? Beaucoup de signes participent de cette tendance ; les technologies ouvrent la possibilité de s’affranchir des mouvements pendulaires hérités de la Charte d’Athènes ; les populations aspirent à davantage d’espace, de temps utile et de nature ; une nouvelle qualité de vie prend le dessus sur les excès d’une époque où l’efficacité et la performance économique étaient érigée en valeur cardinale. Le travail rémunéré ne représente plus que 12% de notre existence pour laisser place à d’autres occupations. Cette recherche d’équilibre modifie en profondeur nos organisations ; elle est au cœur des travaux du sociologue allemand Hartmut Rosa qui rappelle dans « Résonnances » les principes d’une relation plus authentique avec le monde, vers une meilleure appréhension des dimensions métaphysiques, sociales et matérielles de nos vies. Aujourd’hui, l’approche empirique vient corroborer une nouvelle graduation des valeurs ; le bien-être a dépassé la réussite ; la résilience s’invite dans le débat public et ne se cantonne plus aux cercles d’experts. Ces changements de comportement touchent toutes les générations qui, à travers les enquêtes d’opinion, expriment leur attachement à l’image – réelle ou métaphorique – du « village ». Cet attrait pour des morphologies à taille humaine caractérise un désir d’équilibre et de proximité qui dessine progressivement les contours d’une nouvelle approche territoriale.  Afin de progresser vers ce nouveau paradigme, il est indispensable de saisir les dimensions à la fois sociales et économiques qui le sous-tendent.

L’attrait pour des morphologies à taille humaine caractérise un désir d’équilibre et de proximité qui dessine progressivement les contours d’une nouvelle approche territoriale.

La dimension sociale est déterminante. En France, comme dans beaucoup de pays occidentaux, chacun se détermine spontanément par ses racines culturelles. Tu es d’où ?  Cette question familière nous est régulièrement posée. Elle signifie un sentiment d’appartenance et une attraction vers ses propres racines. Elle démontre, s’il en est besoin, la nécessité de porter une identité ; elle révèle un potentiel d’énergie entrepreneuriale dès lors qu’un idéal est partagé. C’est le cas des territoires à forte identité culturelle – comme le Pays basque, l’Alsace ou la Vendée – dont nous observons qu’ils bénéficient d’une dynamique particulière. L’existence sociale et les liens nécessaires à la construction d’un corpus socio-économique solide sont directement corrélés à cette question. Le sentiment de fierté engendré par un héritage culturel est déterminant. La révolution industrielle et par la suite la tertiairisation de notre économie ont fortement mis en cause cet attachement ; l’exode rural puis la concentration urbaine, associés à une standardisation des modes de vie, se sont imposés comme des impératifs de modernité. La mobilité est devenue un gage de réussite. Or, ce modèle a montré ses limites. Hartmut Rosa décrit les dégâts collatéraux d’un monde au sein duquel les individus sont tendus vers l’accélération et la standardisation de l’idéal matériel. Des études ont démontré le lien entre la concentration urbaine et l’isolement. Les notions d’enracinement (Simone Weil, 1943) ou d’ancrage (Michel Lussault, 2020) sont utilisées pour démontrer l’attachement fondamental à la Terre. Les échelles humaines sont de retour. L’enracinement n’est plus antagoniste d’une connexion au monde. La sociologue Saskia Sassen avait anticipé ce retournement en décrivant les villes comme des lieux privilégiés de socialisation, de brassage culturel, et de développement économique, où émergent des rythmes propres. Dans son discours de 2007, Wellington Webb, Maire de Denver et président de l’association des maires des États-Unis, avait souligné que « le XIXe siècle était celui des Empires, le XXe siècle celui des États-Nations, et que le XXIe siècle serait celui des villes« , une phrase qui continue de résonner aujourd’hui. Grâce aux réseaux numériques, une nouvelle armature de métropoles, de villes et de villages s’installe. Ils ne procèdent plus d’un localisme renfermé mais au contraire, ils se connectent, interagissent et participent d’une nouvelle dynamique qui ouvre à chacun la possibilité de choisir le projet de vie auquel il aspire. L’historien Gregory Quenet distingue opportunément les dérives d’une vie extensive – appelée à posséder le monde –, des mouvements vers une vie intensive – appelée à s’inscrire dans son territoire pour y participer (colloque Anticipations, 2023). Le territoire de proximité, par les liens qu’il ouvre, participe de l’équilibre social.

Les échelles humaines sont de retour. L’enracinement n’est plus antagoniste d’une connexion au monde.

La dimension économique est consubstantielle du bon fonctionnement des échelles de proximité ; elles permettent de construire une croissance plus locale, et par conséquent plus durable. Ces échelles bénéficient de trois leviers de développement :

  • Le premier permet une meilleure distribution de l’activité résidentielle et culturelle dont il faut rappeler qu’elle constitue la part la plus importante du PIB. La confiance, dont nous connaissons les effets positifs sur l’économie, est directement liée à l’amélioration de la qualité de vie et des liens que nous sommes en mesure d’établir.
  • Les circuits courts qui naissent de ces liens sont un second levier, essentiel au développement des échelles de proximité. Ils participent d’une revitalisation des productions et d’un potentiel créatif animé par l’esprit collectif.
  • Le troisième levier est propre à l’humus de chaque territoire, de chaque quartier, voire du village. Son histoire, sa culture, son patrimoine, ses ressources naturelles ou ses savoir-faire façonnent le substrat nécessaire au développement économique. Le lien étymologique entre le mot « humus », terre fertile et « humanité », rappelle l’importance d’une vie humaine locale en harmonie avec la nature fertile qui l’entoure.

Le lien étymologique entre le mot « humus », terre fertile et « humanité », rappelle l’importance d’une vie humaine locale en harmonie avec la nature fertile qui l’entoure.

Ces spécificités deviennent autant d’avantages comparatifs dont l’économie peut se saisir pour la prospérité du territoire. C’est en cela que le sentiment d’appartenance agit autant comme un révélateur à la fois pour stimuler les circuits courts mais aussi pour promouvoir le rayonnement du territoire au-delà de ses propres frontières. Plus cet humus sera conscientisé, plus il sera substantiel, plus il participera d’un double effet d’attractivité sociale et de développement économique. L’élément intéressant tient à la convergence de ces approches. L’aspiration sociale n’est pas antagoniste des leviers économiques. Bien au contraire. Les deux mouvements convergent et s’enrichissent mutuellement. L’attractivité résidentielle féconde les atouts d’un territoire ouvrant ainsi de nouveaux circuits de création de valeur.

A la ville fonctionnelle issue de la Charte d’Athènes (1933), à la fois concentrée et fragmentée, se substitue progressivement une urbanité de la proximité, au sein de laquelle s’agrègent différentes fonctions économiques et sociales. Plusieurs facteurs accélèrent cette tendance : le big bang climatique d’abord, en ce qu’il interpelle l’inflation des mouvements quotidiens entre le domicile et le travail ; mais aussi la crise sanitaire qui a provoqué une prise de conscience du sens de nos vies. La métaphore du village que nous évoquons ci-dessus témoigne de cette aspiration croissante à la qualité de vie. Un autre facteur tient à l’émergence de technologies, rendues accessibles par la distribution des réseaux numériques, et dont les fonctionnalités permettent de consommer, travailler ou accéder à de multiples services quelque-soit l’endroit où nous vivons. Ces phénomènes de décentrement entrainent naturellement un mouvement vers les villes moyennes, renforcent la vie des quartiers et ouvrent des perspectives vers les zones rurales. Cette distribution des populations s’accentue au fur et à mesure que les générations intègrent l’usage des nouveaux outils technologiques. Les responsables des ressources humaines des grandes entreprises observent unanimement des difficultés croissantes à assigner au sein du siège social leurs nouvelles recrues. Le télétravail est désiré par plus de 60% des salariés. La liberté devient la règle et la qualité du lieu de vie prime sur les autres critères. Les manières de vivre et de travailler, la santé, la culture et la relation avec la nature déterminent la valeur de l’indice de qualité de vie. Aux organisations urbaines en cercles concentriques se substituent des réseaux de villes et une organisation polycentrique dont le concept de ville du quart d’heure, de la Région des 20’ (Schéma Ile-de-France 2023-2040) ou de meilleures articulations entre villes moyennes et métropoles constituent l’arrière-plan. Ces notions de polycentrisme ou d’archipels se révèlent aujourd’hui particulièrement prégnantes dans l’évolution des politiques d’aménagement.

Passer d’une conception centralisée du territoire vers une construction mieux distribuée. 

L’impact de la technologie numérique, dans un contexte socio-territorial des questionnements, a été un catalyseur clé permettant d’ouvrir une voie nouvelle dans un engagement plus important dans la vie locale tout en récréant un nouveau cadre d’équilibre travail-vie personnelle. Dans les années 1970, le chercheur américain Jack Nilles a été l’un des premiers à envisager le télétravail comme une alternative viable au travail en entreprise. Il a créé le « telecommuting ». Malgré les démonstrations de son efficacité, le concept a rencontré une résistance économique et sociale importante, et est resté un phénomène marginal pendant des décennies. Il a fallu attendre 50 ans, avec la pandémie de COVID-19 qui a éclaté à travers le monde en 2020, pour que le télétravail soit devenu un outil essentiel pour permettre à des millions de travailleurs de poursuivre leur activité professionnelle en toute sécurité, conduisant par la suite à une adoption massive de cette pratique à travers le monde. Cette métamorphose n’est pas sans conséquences sur l’évolution de nos organisations. Elle suppose de passer d’une conception centralisée du territoire vers une construction mieux distribuée ; elle questionne la croissance des métropoles, pour qu’elles n’accaparent plus les ressources mais s’inscrivent plutôt comme référentiels nécessaires à la prospérité de leurs hinterlands. Elle entraine inévitablement des politiques d’infrastructure physiques et numériques affranchie des radiales traditionnelles pour privilégier le bon fonctionnement des réseaux de ville. Elle interpelle nos systèmes de gouvernance afin de mieux coordonner les composantes politiques, économiques et sociales d’une économie de proximité. En 1997, un grand quotidien économique français titrait à propos du Crédit agricole « De Saint-Flour à Singapour ». Ce qui était alors un slogan pour caractériser les champs d’intervention de la banque, pourrait aujourd’hui illustrer la réalité d’un monde dont les échelles permettent d’aligner un idéal rural et une intervention globale. C’est dans cette double échelle que les défis d’avenir se réaliseront.

avril 20, 2023

Anticipations économiques ; nos lunettes peinent à anticiper les dispositions à prendre.

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 8:29

Tribune publiée dans l’Opinion le 19 avril 2023

Par Jean-Christophe Fromantin, Délégué Anticipations, Chercheur-associé Chaire ETI, IAE Sorbonne, Christian de Boissieu, économiste, Kako Nubukpo, économiste, François-Xavier Oliveau, essayiste, et Christian Walter, actuaire, cotitulaire Chaire Éthique et finance – cycle Anticipations 2023

Oser des anticipations économiques suppose la prise en compte d’un contexte jalonné de crises, d’une nouvelle donne qui sort du seul champ des sciences économiques ; de tensions qui naissent justement d’extrapolations qui ne suffisent plus à préparer l’avenir. Le nouvel espace de réflexion n’est plus linéaire, il est incertain, et par conséquent fragile ; il est difficile à prévoir, sauf à nous extraire de modèles dont nous avons encore l’illusion qu’ils nous protègent. Les crises en témoignent. Les modèles que nous croyions stables s’avèrent obsolètes voire contreproductifs ; nos certitudes sont chaque jour d’avantage ébranlées.

Deux facteurs que nous avons du mal à appréhender participent des tensions et de conflictualités nouvelles : le temps et les échelles.

Deux facteurs que nous avons du mal à appréhender participent des tensions et de conflictualités nouvelles : le temps et les échelles. L’un comme l’autre relève d’une complexité grandissante dont notre positivisme révèle les limites. Qui maîtrise le temps ? Existe-t-il une temporalité commune à la compréhension des enjeux auxquels nous devons faire face ? Les défis du temps longs sont-ils fongibles dans la gestion de l’immédiateté qui caractérise la société numérique ? Notre propre relation au temps induit de nouveaux comportements, éloignés de ceux qu’inspiraient jusqu’à présent des modèles (trop) bien encadrés dans des fourchettes et des graphes : lorsque nous passons plus de 3h00 par jour sur les réseaux sociaux ; lorsque l’abondance provoque chaque année plus de décès par l’obésité que par la malnutrition ; ou lorsque que le travail rémunéré ne représente plus que 12% de notre existence ; qui pourrait croire que le temps s’appréhende sur les standards habituels ? Malgré cela nous restons engoncés dans des modèles linéaires qui ressemble au « long fleuve tranquille » dont le cinéma avait si justement pointé les limites.

L’appréhension des échelles démontre aussi des asymétries croissantes dans les tensions que nous connaissons. L’absence de gouvernances adaptées aux enjeux montre explicitement nos difficultés à considérer les espaces à partir desquels émergeront des solutions. Cela vaut pour la régulation des ressources naturelles comme pour la maîtrise des interconnexions financières dont les crises révèlent les pathologies systémiques.

Notre persistance à considérer l’arrière-plan de l’économie comme un paradigme sage et linéaire risque progressivement de nous faire perdre la maîtrise de notre destin.

Notre persistance à considérer l’arrière-plan de l’économie comme un paradigme sage et linéaire risque progressivement de nous faire perdre la maîtrise de notre destin. D’autant que le processus d’accélération des échanges, comme en témoigne l’après-Covid, n’est pas fondamentalement remis en cause ; ni d’ailleurs l’abondance que le progrès technologique va continuer à alimenter au-delà de notre imagination. L’approche de l’économie par des scenarios, mêlant des facteurs sociologiques, historiques ou géographiques, constitue probablement l’optique nouvelle d’une analyse économique moderne. L’anticipation doit apprendre à intégrer des hasards plus sauvages que raisonnables. Ces scenarios trouvent un début de construction dans une approche fine de la géographie. Réaligner les enjeux en partant de là où les gens vivent, offre une option particulièrement pertinente. Trois axes nourrissent cette approche : le premier procède des asymétries entre la circulation des marchandises, du travail et des capitaux. La carte de la finance n’est pas alignée sur celle des échanges économiques, ni avec celle du travail. Les capitaux quittent des pays qui en auraient besoin les empêchant de transformer leurs matières premières ; la technologie est sans frontières, la recherche s’applique souvent loin de là où elle s’initie ; les mécanismes de subventions économiques créent des écarts grandissants dans les courbes de compétitivité (les rendements dans l’agriculture varient de 1 à 400 entre le Sénégal et les USA) ; la répartition des DTS laisse peu de chances à ceux qui en auraient le plus besoin pour mettre à niveau leur système productif (l’Afrique était crédité de 35 milliards de $ sur les 650 milliards émis par le FMI et arriverait autour de 80 milliards par la solidarité internationale). Le silence, voire l’incurie des organismes de la gouvernance économique mondiale pour corriger ces asymétries géographiques, corrobore ces incohérences et les instabilités qui en découlent.

Au fur et à mesure que le temps libre gagnera sur le temps de travail, comme il le fait depuis deux siècles, nos choix seront progressivement déterminés par nos projets de vie au détriment des injonctions professionnelles.

Le second axe procède d’une reconfiguration du travail. Dans les pays occidentaux, la baisse du temps de travail rémunéré au bénéfice d’activités nouvelles plus personnelles ouvre un nouveau champ d’engagement dont il est probable qu’il s’inscrive dans un espace socioéconomique libéré des contingences professionnelles. Au fur et à mesure que le temps libre gagnera sur le temps de travail, comme il le fait depuis deux siècles, nos choix seront progressivement déterminés par nos projets de vie au détriment des injonctions professionnelles. Pour reprendre la distinction d’Hannah Arendt, l’oeuvre reprend progressivement sur le travail. La marque d’intérêt croissante pour les lieux de vie plus apaisés confirme cette tendance. Cultiver son potager ou repeindre son garage soi-même, caractérise une économie du travail qui échappe aux modèles linéaires. Le travail doit s’appréhender dans une dimension nouvelle, également sur le plan géographique. Une meilleure localisation des talents et de l’innovation est indispensable : à la fois dans les pays en développement pour stimuler leur système productif et valoriser leurs matières premières ; mais aussi dans les pays développés où la localisation des talents comme de l’innovation ne doit pas être oublié au profit de relocalisations assez hypothétiques. Les gains en compétitivité qui procèdent des chaines de valeur ont peu de raisons d’être remis en cause compte-tenu des avantages qu’ils procurent aux actionnaires comme aux consommateurs.

Le troisième axe tient à notre maîtrise des risques. Le choix de bonnes échelles implique que les risques soient appréhendés à la maille des espaces sur lesquels ils portent. A chaque territoire correspond une morphologie des risques ; ceux qui y vivent, ne doivent pas subir des arbitrages qui les dépassent. Or, quand les risques s’appréhendent selon des moyennes statistiques, ou quand les interconnexions économiques ou financières sont indifférentes aux contingences territoriales, le risque s’accroit que des externalités viennent remettre en cause la linéarité des prévisions et l’efficacité des mécanismes de protection. Le risque alimentaire en Afrique n’est pas cohérent avec l’insertion massive de ses matières premières au sein des zones productives asiatiques. Le risque d’une crise alimentaire est consubstantiel d’un désalignement entre le territoire et ses ressources.

« L’État national est devenu trop grand pour gérer les petites choses et trop petit pour gérer les grandes choses. » disait Daniel Bell. Ces dysfonctionnements d’échelle que pointait le sociologue américain dans les débats sur la mondialisation s’incarnent dans les tensions économiques que nous connaissons. Les mécanismes de régulation ont décroché. Nos lunettes ne corrigent plus les dérives et peinent à anticiper les dispositions à prendre. Une perspective économique suppose que nous soyons attentifs à ce que les échelles et le temps ne soient pas contingentes d’une technologie, ni même d’une science, mais de toute celles qui participent d’une éthique authentique et respectueuse de chaque Homme.

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