août 11, 2022

Anticiper ou mourir

Filed under: Uncategorized — Marc Bote @ 9:18

Cette chronique a été initialement publiée sur le site de Harvard Business Review France, le 10 août 2022

Par Jean-Christophe Fromantin

Comprendre les valeurs fondamentales et les déterminants authentiques qui guident nos vies est probablement le fil rouge de l’anticipation.

Un diplomate étranger en poste en France me faisait récemment remarquer son amusement à force d’entendre très fréquemment de la bouche des Français l’expression « c’est compliqué ! ». « Comme si, me disait-il, la complexité avait envahi l’ensemble des sphères de réflexion et d’action dans votre pays ». L’expression en dit long. Certes, le monde actuel est compliqué, mais n’est-ce pas justement le privilège d’un décideur que de maîtriser cette complexité ? Force est de constater que la diversité des paramètres à appréhender – socio-économique, technologique, géopolitique – peut nous déstabiliser et nous prendre au dépourvu… jusqu’à laisser les problèmes s’enkyster, puis s’enchaîner dans une spirale infernale, entraînant inévitablement des états de sidération, voire des crises, pouvant se transformer en paralysie. Et là, cela devient effectivement « compliqué ».

Certes, le monde actuel est compliqué, mais n’est-ce pas justement le privilège d’un décideur que de maîtriser cette complexité ?

Une pratique permet d’en réduire les effets, c’est l’anticipation. Autrement dit, la capacité à décrypter les signaux faibles avant qu’ils ne se transforment en tendances lourdes difficiles à maîtriser, aux conséquences possiblement irréversibles. Chacun d’entre nous, dans nos univers respectifs, percevons des informations et des mouvements qui préfigurent de profondes métamorphoses. Mais c’est en les confrontant et en les regroupant qu’on peut discerner des tendances lourdes. L’idée est d’ouvrir la réflexion stratégique sur le concept du « temps large », qui permet d’observer au-delà de ses propres indicateurs ; en scrutant ce qui se passe sur les côtés ; en s’intéressant à d’autres univers culturels, économiques ou sociaux. C’est dans cet état d’esprit que nous avons lancé le programme « Anticipations », en 2021, inspiré de la méthode qui nous avait guidés dans la préparation de l’Exposition universelle de 2025. Surpris de constater que le mot éponyme n’avait jamais été déposé auprès des organismes qui gèrent les noms de domaine, nous y avons vu le signe révélateur d’une absence de culture.

Car notre culture « en silos » restreint notre champ de vision, limite nos capacités cognitives et entame notre clairvoyance. Nos milieux socio-professionnels, nos origines, nos formations, et aujourd’hui les biais véhiculés par les algorithmes, tendent à encalminer nos styles de vie, jusqu’à les rendre quasi-hermétiques aux mouvements qui nous entourent. Ils entretiennent ainsi une fragmentation de la société qui nous tient à distance les uns des autres. Notre société, structurée de façon trop composite, facilite ainsi l’émergence de corporations, de réseaux ou de castes qui ont pour conséquence une atrophie de la pensée, et une dramatique impressionnante perte d’efficacité. Plus nous nous satisfaisons de cette situation, plus nous sommes en risque d’être dépassés par les événements.

Accepter de se laisser surprendre

L’efficacité commande donc de décloisonner, ce qui introduit de facto l’anticipation dans ce qu’elle ouvre notre regard et nous rend plus attentifs. Cet exercice peut se pratiquer dans le cadre d’une démarche organisée et professionnelle, mais cela peut aussi être mis en œuvre dans notre manière de vivre et de nous intéresser à nos environnements. C’est avant tout une disposition d’esprit. « Acceptez de vous laisser surprendre ! » appelait Sébastien Bazin, le Directeur général du groupe Accor, au lancement du programme Anticipations.

Trois paramètres déterminent le besoin d’anticipation : le temps, le monde et l’éthique.

Le temps est un déterminant central.

Les risques d’un défaut d’anticipation sont proportionnés aux accélérations du temps. Ne pas travailler cette dimension expose à de graves difficultés. Plus la compréhension est tardive, plus la sidération est forte, moins les effets sont maîtrisables. Or aujourd’hui, les accélérations n’ont jamais été aussi puissantes : le cycle de réchauffement climatique s’opère à une vitesse incompatible avec l’adaptation de la biodiversité. L’économie s’emballe dans des montages financiers décorrélés des réalités. Dans son livre   « Accélération, une critique sociale du temps », le sociologue allemand Hartmut Rosa pointe la désynchronisation entre la cinétique technologique et les équilibres de vie. Un iPhone en 2022 est 150 000 fois plus puissant que la salle informatique d’IBM en 1972. L’Internet d’hier, l’intelligence artificielle d’aujourd’hui – qui pèsera 90 milliards dans les activités en 2025 versus 9 milliards en 2020 – ou l’informatique quantique de demain promettent des cycles de destruction créatrice de plus en plus rapides ; jusqu’à nous interroger sur leurs effets collatéraux, dans ce qu’ils participent de notre épanouissement et d’un progrès authentique pour l’humanité. La technologie accélère le temps. Jusqu’où ?

La mondialisation revisite les échelles.

Si l’accélération convoque l’anticipation, la globalisation constitue un autre facteur qui questionne le « temps large ». L’économie globalisée, par son envergure, et dans ce qu’elle constitue un champ concurrentiel sans limites, construit des échelles qui amplifient les interactions autant que les risques d’imprévisibilité. Prétendre développer des batteries électriques sans anticiper les approvisionnements en lithium – qui vont être multipliés par 42 d’ici à 2040 – relève de l’aventure ; investir dans le prêt-à-porter sans observer, ni se différencier par rapport aux 600000 nouvelles références mensuelles du chinois Shein, expose à quelques difficultés ; négliger les attentes des jeunes et nouveaux talents risque de les voir partir travailler à l’autre bout du monde sans qu’ils ne posent de préavis. La technologie réduit les distances.

Un troisième paramètre relève de l’éthique. C’est sans doute le plus fondamental. Ceux que l’on appelait hier des « clients », des « usagers » ou des « travailleurs », que l’on croyait guidés prioritairement par des valeurs de rentabilité ou d’efficacité, répondent aujourd’hui à d’autres critères. La qualité de vie, la recherche de sens, le besoin d’espace ou la vie de famille comptent parmi les priorités qui pourraient bouleverser l’organisation de nos sociétés : 71% des Français s’ennuient dans leur travail et l’angoisse est le premier sentiment exprimé par les patients en psychiatrie. En 2018, sentant une inversion des valeurs entre la vie personnelle et la vie professionnelle, j’avais expliqué dans un essai que si la révolution industrielle nous avait amenés à aller vivre là où il y a du travail, la révolution numérique, elle, nous amènerait progressivement à travailler là où nous voulons vivre. Or, 84% des Français aspirent à vivre dans des villages ou des villes moyennes. Cette prospective, confirmée par la crise sanitaire, procédait de l’observation d’une série de signaux faibles. Dans la synthèse des travaux de notre programme Anticipations, « le sens comme boussole », « la recherche d’idéaux collectifs » ou « les effets boomerang de l’hyperconsommation » sont apparus comme autant de tendances fortes, faiblement intégrées dans les stratégies d’avenir. Aux Etats-Unis, l’effet de sidération provoqué par « la grande démission » », qui touche dorénavant près de 50 millions de salariés, interpelle les entreprises et les pouvoirs publics. Beaucoup de signaux concourent à un ré-enracinement. Aucune société ne prospère durablement hors-sol. La Jeddah Tower en Arabie-Saoudite, qui promet d’atteindre 1007 mètres de hauteur, sera-t-elle un jour le symbole de la modernité ou la préfiguration de l’obsolescence d’un modèle de société ?

Le déracinement comme cause essentielle des échecs d’une société

Comprendre les valeurs fondamentales et les déterminants authentiques qui guident nos vies est probablement le fil rouge de l’anticipation. A contrario, confondre la fin et les moyens – ou penser qu’une société hors-sol peut durablement prospérer – nous entraîne inévitablement dans une impasse. La sidération engendre des fausses routes, qui naissent de cette confusion. La philosophe Simone Weil pointait le déracinement comme la cause essentielle des échecs d’une société. C’est dans ces divergences que s’établit la ligne de fracture ; entre l’extrapolation et l’anticipation ; entre ceux qui voient dans l’innovation un idéal sans limites, et ceux qui comprennent que le progrès est consubstantiel des valeurs qu’il véhicule ; bref, pas si compliqué…

avril 27, 2021

La promesse de l’utilité

Filed under: Uncategorized — Laurence Thouin @ 3:36

Tribune publiée dans Le Monde le 27 avril 2021

Dialogue entre Micher Barnier, ancien ministre et commissaire européen et Jean-Christophe Fromantin, président du programme Anticipations

Les crises, les tensions et les métamorphoses que traversent nos sociétés questionnent l’essentiel. Individuellement et collectivement, le sujet du sens nous rattrape; il est à nouveau au cœur des enjeux.

Il s’impose dans des pics de tension qui démontrent, s’il en est besoin, l’obsolescence, les limites ou les fausses routes d’un monde fébrile, pris en tenaille entre la sidération et le doute. La question se pose aujourd’hui du socle sur lequel nous devons construire. Quelles fondations pour bâtir quel avenir ? La
confiance reviendra à l’aune des réponses que nous apporterons à cette question si fondamentale.
Engager une réflexion sur le sens peut sembler d’autant plus complexe que les angles sont multiples. L’environnement, l’emploi, l’économie ou la santé sont des déterminants qui peuvent à eux seuls justifier leur prévalence dans la recherche de sens.
Le débat public est souvent fondé sur cette idée des priorités. Chacun ayant les siennes qu’il entretient jalousement, tels des avantages comparatifs dans une approche concurrentielle.

Il est pourtant un angle incontournable – en amont des priorités – qui devrait engager notre réflexion politique, c’est celui de l’utilité de chacun. Que resterait-il d’un projet de société dont la place de l’être humain ne serait pas centrale? Notre société est-elle encore configurée pour révéler l’utilité de chaque personne à l’aune de ses talents ? En 2005, dans son discours d’installation, le Pape Benoît XVI osait cette ambition « chacun de nous est nécessaire ». Un projet politique n’a de sens que s’il ordonne l’utilité de chacun dans un dessein collectif. La dignité est à ce prix. « Elle ne repose pas sur des circonstances mais
sur la valeur de l’être » souligne le Pape François dans son Encyclique sur la fraternité, qui rappelle également que la liberté sans fraternité devient une « condition de solitude et de pure indépendance ».
En cela, la crise nous projette face à nos responsabilités, face à l’urgence. Elle rappelle le sens du collectif. Elle mesure l’intensité et l’importance de la fraternité dès que les circonstances s’y prêtent. Elle démontre que la fraternité obéit d’abord à des interactions naturelles et spontanées. C’est à cette aune qu’un
projet de société se révèle authentiquement. Dans sa capacité à laisser s’exprimer les valeurs de fraternité pour réactiver une énergie qu’aucune subvention ne pourra jamais remplacer. « Une démocratie doit être une fraternité sinon c’est une imposture » rappelait justement Saint-Exupéry. La question se
pose par conséquent des moyens mis en œuvre et des décisions à prendre pour créer un contexte qui n’annihile pas ces formidables potentiels. Nous en avons besoin. C’est le véritable enjeu.

Deux composantes sont indissociables qui façonnent et stimulent la fraternité. Elles nous sont enseignées dès notre plus jeune âge dans les écoles à travers l’histoire et la géographie. L’une, parce qu’elle fonde notre sentiment d’appartenance. L’autre, parce qu’elle nous engage collectivement, là où nous vivons. L’une comme l’autre participent d’une communauté de destin. L’une et l’autre révèlent nos cultures. L’être, son histoire et son territoire sont inséparables. C’est ainsi que la fraternité est enracinée dans un substrat culturel profond et fécond, qu’il nous appartient de cultiver. Au risque, si nous l’oublions, de
laisser prospérer un monde hors-sol, superficiel, dont l’utilité se diluera dans l’indifférence ou dans la facilité des algorithmes. Heureusement, les territoires de fraternité sont multiples. Ils se dévoilent par des valeurs et s’incarnent dans des projets. La tolérance, le respect, la reconnaissance de la diversité des talents fondent l’altérité. Savons-nous l’encourager ? La question se pose car notre expression et notre action politiques, trahissent souvent nos propres difficultés à appliquer ces valeurs.
L’Homme est une chance avant d’être une charge. Nos discours le réduisent souvent à ce qu’il coûte avant de reconnaître son utilité et sa dignité. Ne laissons pas l’action sociale déterminer seule notre ambition; c’est avant tout l’éducation qui donne sa chance à chacun. La transmission est consubstantielle de l’altérité. L’éducation est en cela le terreau fertile de la fraternité. D’autres territoires, tangibles, révèlent la fraternité. Ceux des projets. Là où nous vivons. Ceux auxquels nous sommes fiers d’appartenir. Ceux dont la culture est aussi la raison d’être. Ceux qui déterminent nos projets de vie dans leurs dimensions
personnelles et professionnelles. N’abandonnons aucun de ces territoires géographiques. Ils sont autant d’échelles au sein desquelles les projets se réalisent et les talents s’épanouissent.
Ils sont ces espaces où chacun peut trouver sa place, pour autant que nous prenions garde à ce qu’ils ne se dissolvent pas les uns dans les autres, dans le magma anonyme et dangereux de la standardisation. Ni qu’ils suffoquent dans une bureaucratie commune, qu’elle soit intercommunale, nationale ou européenne qui n’a jamais fait rêver personne. Nous sommes les garants de chaque périmètre, de son utilité et des enjeux qui leur sont propres. Du village rural, aux contours de l’Europe en passant par la Nation et tous ses territoires, chaque échelle porte une part d’idéal. Il nous appartient d’en valoriser les ressources
et les atouts pour en faire aussi une promesse de fraternité

« Un système social est profondément malade quand un paysan travaille la terre avec la pensée que, s’il est paysan, c’est parce qu’il n’était pas assez intelligent pour devenir instituteur » rappelait Simone Weil dans l’Enracinement. L’utilité et la dignité engagent au respect de tous les talents. La philosophe
alertait sur les risques d’une graduation des échelles et des valeurs à l’aune des seules performances intellectuelles, économiques ou sociales. Osons une politique où chaque Homme est une chance. C’est l’assurance de mettre enfin du sens et de l’ambition dans l’action politique.

mars 10, 2021

Le nouveau monde est de ce monde

Filed under: Uncategorized — Laurence Thouin @ 8:24

Chronique publiée le 10 mars 2021 dans La Tribune.

Dialogue entre Bertrand Badre, fondateur et CEO de Blue like an orange et Jean-Christophe Fromantin, président du programme Anticipations.

« Il y a un autre monde, mais il est dans celui-ci » rappelait Paul Éluard. Le bien et le mal n’existent pas en soi, pourrait enchaîner le Pape François, mais seulement un calcul d’avantages et de désavantages.

Tous les petits calculs auquel chacun se prête pour préserver ses avantages mettent sous tension l’humanité entière. Dès lors que les avantages des uns ou l’intérêt des autres entament le bien commun, le monde se fragilise. « L’autre monde » mérite alors qu’on s’y intéresse. Urgemment. Sans faux-semblant, ni en construisant de nouvelles chimères, ni en imaginant un monde alternatif sur Mars, ni ailleurs, mais en revisitant les valeurs essentielles sur lesquelles notre humanité est construite. C’est dans ce dessein que le Pape François ose la voie de la fraternité.

Le monde relève d’un équilibre précaire dont la planète et la fraternité sont les piliers. L’une est le bateau sur lequel on est tous embarqué, l’autre est le manuel de navigation qu’il nous faut partager. Nous tous qui vivons sur cette même planète sommes liés par un pacte moral qui engage notre propre contribution. Dès lors que le bateau est fragile, aussitôt que le manuel de navigation devient un sujet de discorde, c’est l’équilibre d’ensemble qui se trouve menacé. Cette menace est cyclique ; parce que le compromis avantage vs désavantage prend régulièrement le pas sur la raison ; parce que les valeurs communes ne sont jamais acquises – nous nous accordons sur tu ne tueras point, mais nous voyons chaque jour combien il est difficile de s’entendre sur tu ne voleras point -; ou parce que le manuel de navigation suppose de s’adapter aux aléas économiques ou technologiques que l’utilitarisme et l’individualisme tentent en permanence de justifier comme vecteurs de progrès. « Accepter néanmoins qu’existent des valeurs permanentes, même s’il n’est pas toujours facile de les connaître donne solidité et stabilité à une éthique sociale, souligne le Pape […] Que tout être humain possède une dignité inaliénable est une des vérités qui correspond à la nature humaine indépendamment de tout changement culturel ».

Les causes que nous partageons, l’adversité, les valeurs essentielles qui nous rapprochent, entretiennent la fraternité. Sans elles, la fraternité n’existerait pas. Il y a quelques décennies à Camp David, dans un moment de confiance, Ronald Reagan et Mickaël Gorbatchev s’étaient promis spontanément de s’entraider si, par extraordinaire, des extraterrestres attaquaient l’un ou l’autre de leurs pays respectifs. Ce qui ressemblait davantage à une métaphore démontrait s’il en est besoin une fraternité authentique. Sauver la planète n’était alors l’objet d’aucune tergiversation. L’enjeu dépassait les idéologies et les
conflits.

La voie de la fraternité qu’ouvre le Pape, appelle à ré-enraciner nos vies. À retrouver l’humus des territoires qui fondent nos cultures, notre sentiment d’appartenance et notre raison d’être.
« Il faut avec soin prendre en compte ce qui est local, parce qu’il y a quelque chose que ne possède pas ce qui est global : le fait d’être la levure, d’enrichir, de mettre en marche les mécanismes de subsidiarité ».
Revitaliser cet humus fertile, pour redonner à chacun la capacité de vivre là où il le souhaite, suppose de s’extraire des « tours de Babel » dont la finance et les technologies sont devenues les briques et le ciment. Jusqu’à nous fasciner, puis nous sidérer, et aujourd’hui nous effrayer. Ni le dollar, ni les codes, ni les algorithmes ne portent l’espérance d’une vie meilleure. Ils ne sont que les outils dont il nous appartient de donner un sens. L’entreprise agrège cette exigence de sens. Colin Maier, professeur à Oxford Business School rappelle que l’objet de l’entreprise est de trouver des solutions profitables pour les problèmes de la planète et de ses habitants. Le capitalisme est aussi le ferment de cet « autre monde » s’il consent à être responsable au regard des enjeux sociaux et environnementaux, s’il s’enracine dans la diversité géographique de la planète, s’il fait de l’épanouissement des talents une exigence cardinale. Il en est de même pour la politique dont l’humus des cultures ancre solidement les principes de fraternité et de confiance.
Pour autant, sa raison d’être se dilue quand elle devient hors-sol; dès lors qu’elle se laisse dépasser par les dimensions économiques et financières; dès qu’elle se contente d’une pensée stéréotypée ; dès qu’elle s’encalmine dans le confort du court terme ; ou bien encore, quand elle ne vise qu’à tranquilliser les consciences pour gagner du temps jusqu’aux échéances suivantes. Jusqu’à en oublier l’idéal qui l’anime et l’espérance qu’elle doit susciter.

L’autre monde – s’il se révèle dans le local – ne s’exonère pas des avantages que procure la dimension globale. Au contraire. Il se façonne dans une formidable dialectique dont il nous faut sans cesse rappeler le caractère fondamental. François parle « d’inclusion mutuelle » pour mettre en exergue l’idée de plénitude, d’altérité et de complémentarité. « L’Homme est être-frontière qui n’a pas de frontière » rappelait le philosophe allemand Georg Simmel pour illustrer à sa façon la quête d’un projet commun façonné par la richesse des particularismes locaux. Cette plénitude se mérite. Il n’y a pas pour autant de projets communs, ni de rêves, ni d’espérances si le bien commun universel, la planète et ses habitants, ne sont pas tous l’objet d’une ambition collective, à la fois durable et résiliente. Si nous n’établissons pas des règles universelles qui sauvegardent nos actifs authentiques de telle manière à permettre à chacun de laisser prospérer ce qu’il a de singulier. Or, ce que nous appelons le « monde global » ne procède pas encore de cette vision. Tiraillé entre le néocapitalisme chinois, le non-modèle anglo-saxon et les rigidités européennes, « l’autre monde », cher à Paul Éluard, bien qu’il soit « de ce monde », n’a pas encore vraiment émergé. Si la prise de conscience est une première étape, et si les résolutions sont bonnes à prendre, il n’en demeure pas moins que c’est l’action qui engage véritablement le mouvement dont
l’humanité a besoin. Or l’action est politique.
« On ne voit bien qu’avec le cœur » rappelait Saint-Exupéry pour nous convaincre de porter nos yeux sur l’essentiel; « tout est possible à qui sait voir » aurait probablement enchaîné Paul Éluard pour nous interpeller et nous encourager. L’un et l’autre nous rappellent que sans dépassement de soi, sans transcendance, sans exigence, le progrès n’existe pas. L’autre monde passe d’abord par chacun d’entre nous.


février 18, 2021

Pas de fraternité sans chaînes de valeur

Filed under: Uncategorized — Laurence Thouin @ 7:29

Article publié dans Les Échos le 18 février 2021

Dialogue entre Jean-Christophe Fromantin, président d’Anticipations et Augustin Paluel-Marmont cofondateur de Michel et Augustin.

Puisqu’elle suppose valorisation et respect, la bienveillance transfigure profondément le mode de vie, les relations sociales et la façon de débattre et de confronter les idées, lorsqu’elle devient culture dans une société.

Ce regard que le Pape François porte sur la bienveillance dans l’Encyclique Fratelli tutti, pourrait sembler totalement hétérodoxe par rapport aux canons de l’efficacité et de performance. En particulier au sein d’une entreprise dont le référentiel participe davantage des codes de la compétition que de ceux de la fraternité. Et pourtant. N’est-elle pas justement une des valeurs centrales dont la société a tant besoin ?

La bienveillance est inspirée par deux valeurs socles: l’altérité et l’hospitalité. L’altérité. C’est la disposition par laquelle on considère l’utilité de chacun. Sa dignité. Sa capacité à proposer des idées. À nous enrichir mutuellement. L’altérité est consubstantielle de la créativité. L’entreprise tire une part de sa raison d’être dans sa capacité à reconnaître la diversité des talents et leur potentiel de richesse. Car l’enjeu de la diversité est indissociable d’une compétitivité plus éthique mais non moins efficace. Chez Michel et Augustin, chacun est « chasseur de papillon » en ce qu’il est invité à proposer ses idées. Dans l’intérêt de
tous. Mais l’altérité nécessite une mise en condition ; elle suppose aussi l’hospitalité. À l’heure où les technologies consacrent la notion de communauté, il faut s’interroger sur le cours des relations humaines; si les réseaux digitaux dits « sociaux » deviennent l’unique support de rencontre et de partage, il est à craindre une artificialisation des rapports humains et à terme, un appauvrissement de tous. Or, la vraie rencontre – celle qui crée la confiance – est authentique. Elle se noue dans la vie réelle. L’espace a un sens. Ouvrir les portes. Créer des ponts. Faire tomber des murs. Être curieux. Se rencontrer. La vocation des entreprises s’inscrit dans ces finalités concrètes. Elles évoluent dans un espace physique ; un terreau fertile où chaque personne compte. Chez Michel et Augustin, cet espace s’appelle La Bananeraie. Il est ouvert et formidablement effervescent. « L’hospitalité est une manière concrète de ne pas se priver de ce défi et de ce don qu’est la rencontre avec l’humanité, indépendamment du groupe d’appartenance » rappelle le Pape François. Immense défi que celui de s’extraire d’un entre-soi si confortable, si rassurant et parfois exclusif du reste du monde, voire égoïste. C’est à cette condition d’ouverture et d’hospitalité que l’ébullition créatrice se produit.

L’authenticité, mais aussi la cohérence et la transparence, forment ce corpus de valeurs qui façonnent la fraternité. Car un véritable collectif qui fonctionne en confiance, ne supporte ni les biais, ni la démagogie, ni l’asymétrie. Ni l’indifférence vis-à-vis des plus petits. Jusqu’à devenir une « tribu » avec ses codes, ses rites et ses coutumes. Ces signes et ces signaux n’ont rien de folkloriques; ils ne relèvent ni d’artefacts marketing, ni des prescriptions de gourous experts ès-management. Bien au contraire. Ils n’existent que parce qu’ils sont sincères. Ils façonnent patiemment mais solidement une culture singulière et un climat de confiance dans l’entreprise. Ils sont marqués par autant d’attentions qui ancrent la fraternité dans des actes quotidiens. Chez Michel et Augustin, cette culture des « petites attentions » a permis de réconcilier les idéaux avec l’environnement professionnel. Chacun a sa place dans la tribu. La tribu est bienveillante. Quand le Pape appelle à la fraternité, il rappelle à juste titre qu’il n’y a pas de pacte social sans pacte culturel.
Le consommateur n’est pas exclu de cette tribu, ni de ce pacte, ni par conséquent de cette culture. Bien qu’il ait un statut différent, il n’en est pas moins partie prenante. C’est dans ce sens que les valeurs de cohérence et de transparence sont essentielles. La production, la promesse de qualité, les ingrédients, les partenaires sont soumis aux mêmes contingences d’authenticité que celles qui régissent la vie de la communauté. Les valeurs ne sont pas à géométrie variable, opposant le discours à la réalité. Ni la bienveillance à l’efficacité. Elles sont centrales et non négociables. Dans un monde global dont le risque est réel qu’il aplanisse les cultures, l’économie trouvera un sens dans ce que chaque entreprise se distinguera par une culture propre dont les valeurs resteront les mêmes de la création jusqu’à la relation avec ses clients. La supply chain, que la mondialisation des échanges a révélée comme gage de performance des systèmes de production, ne se traduit-elle pas en français par chaîne de valeur ? C’est à l’aune de la signification qu’elle donne au mot « valeur » que l’entreprise participe ou non d’un bien commun universel dont la dignité de chacun constitue la base. « La vraie sagesse suppose la conformité avec la réalité » rappelle le Pape. Le risque de la globalisation est celui d’une économie dont la compétition deviendrait la règle et le souci des autres l’accessoire. L’entreprise deviendrait alors une fin en soi, à la merci exclusive des scores, des taux et des ratios. Alors qu’elle n’est qu’un moyen au service des Hommes.

La reconnaissance des talents et des fragilités sont sans doute les garde-fous d’une économie contingente. Elle pose avec acuité et profondeur la question de l’utilité de la personne humaine. L’utilité se dilue dans l’indifférence. Elle se révèle dans la bienveillance. Gage essentiel de fraternité.

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