mars 14, 2025
Pathologies métropolitaines …
Jean-Christophe Fromantin, Délégué général Anticipations, Pr Franck Baylé, Psychiatre. Article paru dans Les Echos le 12 mars 2025.
La promesse d’une vie heureuse dans les hypermétropoles globales n’est-elle pas la promesse d’un monde à l’envers ? Depuis quelques décennies, les spécialistes de la ville, mais aussi les politiques, ont associé la modernité à la grande ville. Plus la ville est grande, plus elle serait prospère. Le fordisme a encore de beaux restes. Car, en matière urbaine, cette théorie du big is beautiful, dont la contribution au développement est contestable, ne fait pas que des heureux ; elle participe de plus en plus aux maladies.
Des territoires se vident, alors que d’autres débordent. Pourquoi sommes-nous incapables d’approcher l’urbanisme autrement que dans des politiques d’empilement, en développant des concepts d’accumulation, comme « la ville sur la ville » ou « la nature en ville » ? Sommes-nous certains que cette hyperconcentration est la préfiguration d’une vie meilleure dans une ville heureuse ?
Trois angles méritent d’être pris en compte pour aborder ces sujets d’anticipation : l’aspiration sincère des populations ; l’impact de la métropolisation sur la santé ; et les alternatives possibles.
Sur les aspirations des habitants, il y a peu d’équivoques. A chaque sondage, chaque test, chaque étude, les envies de nature, de proximité et d’authenticité apparaissent de plus en plus fortes. 80% des Français rêvent de villages ou de villes moyennes. Pour toutes les générations, l’envie de vivre dans des échelles humaines est clairement exprimée ; car les externalités négatives de la grande ville se multiplient : la congestion, la pollution, l’isolement ou les difficultés à se loger sont de plus en plus difficiles à supporter. La recherche d’équilibre est d’autant plus forte que la technologie offre la possibilité de de se mettre au vert tout en préservant un mode vie urbain. Les réseaux viennent questionner les silos. Les nouveaux modes de communication ne procèdent pas tant d’une concentration des individus que de la qualité de leurs relations. Or, les connections ne sont pas qu’une affaire de technologie, mais aussi de qualité de l’habitat, d’accès aux activités et d’espace public. Tout ce dont la densification restreint le développement.
Sur les pathologies urbaines, les chiffres interpellent. Au-delà des décès dus à la pollution urbaine – estimés chaque année en France à 48 000 cas et à plus de 6 millions dans le monde (source OMS) –, les pathologies mentales et comportementales se multiplient. Sur une vie entière, 25% d’entre nous feront une dépression. L’exposition au stress est directement corrélée au contexte au sein duquel nous vivons : plus il est dense, plus les aspérités socioéconomiques sont nombreuses, plus les troubles mentaux se développent. L’indisponibilité, le déracinement et la promiscuité embolisent notre épanouissement ; ils nous ont plongé dans un individualisme forcené. Or, plus nos comportements sont altruistes, mieux nous allons. Avec le temps, nous corrigeons la situation en adoptant de multiples artefacts : des lunettes pour mieux voir, des appareils auditifs pour mieux entendre, des masques pour mieux respirer, des climatisations contre le réchauffement, des réseaux sociaux pour se rencontrer, des vaccins contre les virus, ou des casques de réalité virtuelle pour voyager sans bouger. Mais l’espèce humaine ne se fragilise-t-elle pas ? Ce sont les prothèses qui la maintiennent dans un équilibre qu’il faudrait questionner. Ce n’est plus la survie qui est en jeu, mais la qualité de la survie.
Le troisième angle porte sur les solutions alternatives, car une chose est de considérer l’intérêt des villes, une autre est d’en réduire l’ambition aux seules hypermétropoles. La chute de Rome aurait dû nous inspirer davantage. Car l’histoire démontre que le gigantisme n’est pas la règle en matière d’urbanisme, surtout quand il s’imagine comme l’alpha et l’oméga du progrès. En France, sur 107 chefs-lieux de la Gaule impériale, seuls 13 ont disparus, et sur les 55 agglomérations de 100 000habitants, 37 sont d’anciennes cités gallo-romaines. Ces chiffres démontrent, s’il en est besoin, que les théories d’accroissement perpétuel – celles qui nous conduiraient vers l’hypermétropolisation – ne résistent pas à la résilience d’un tissu urbain diversifié, composé de villages et de villes, de voies et de tracés, dont l’histoire n’a pas effacé l’existence. Ce semis d’urbanités qui jalonnent nos territoires constitue autant de milieux fertiles nécessaires à notre épanouissement et à notre développement. C’est dans cette diversité que se construira une urbanité moderne et respectueuse de chacun.
Les métropoles sont des espaces d’échanges, mais elles ne sont exclusives d’aucun autre territoire. Bien au contraire, leur centralité est intimement corrélée à la prospérité des territoires alentours et à l’épanouissement de ceux qui y vivent.
février 26, 2025
La Défense, à l’épreuve d’une réaffirmation de l’ambition nationale
Jean-Christophe Fromantin, Pr. Carlos Moreno, Pr. Didier Chabaud, Chaire ETI, Université Paris1-Panthéon-Sorbonne. Article publié dans La Tribune le 17 février 2025.
La crise immobilière que traverse le quartier d’affaires de La Défense interroge. Et pour cause, 700 000 m2 de bureaux sont vides, la valeur des actifs a baissé de 50% et les utilisateurs rechignent à venir. Le modèle de La Défense, symbole d’un modèle fordiste hérité de la Charte d’Athènes, semble résolument daté.
A l’instar des cités industrielles bâties au XIXe siècle dont la mondialisation a scellé le sort, les quartiers d’affaires monofonctionnels sont aussi menacés. Dans le premier cas, nous avons assisté à la dispersion des machines ; aujourd’hui nous observons une dispersion cognitive du travail. Les machines se sont relocalisé là où les configurations sociale, technique et géographique permettaient d’optimiser les coûts ; la connaissance se relocalisera là où les conditions de vie seront les plus favorables à l’épanouissement personnel et aux interactions sociales. C’est une nouvelle révolution ; les chaines de valeur cognitives répondent d’autres critères que les supply-chain.
Cette révolution questionne la modernité. Là où nous pensions que des tours toujours plus hautes seraient le signe du progrès et que l’intensité relationnelle était consubstantielle d’une densité métropolitaine maximisée, nous découvrons qu’elle s’incarne davantage dans une socialité apaisée et créative, dans la diversité des expériences humaines et culturelles. Le monde change, les hypermétropoles révèlent leurs fragilités économiques, sociales et environnementales, les technologies bousculent les lois d’échelles, les nouvelles générations n’adhèrent plus au modèle massifié sur lequel nous persistons à projeter l’avenir.
C’est en cela que La Défense est un cas. Non pas à travers l’inventaire de ses externalités négatives, mais dans le signal plus large que sa transformation pourrait amorcer.
En 1972, alors que nous étions en plein croissance, Pompidou justifiait l’existence de La Défense par son urbanisme novateur « pour faire de la France une grande puissance économique et de Paris un grand centre d’affaires ». En 2025, l’enjeu est tout autre. L’ambition économique de la France, ne passe plus par une course à la tour la plus haute ; elle passe par ses singularités, par sa capacité à être un centre d’innovation et créativité. Des enjeux que les stéréotypes de verre et d’acier n’incarnent plus. Pour preuve, le président de la République choisit Versailles pour promouvoir l’attractivité de la France auprès des grandes entreprises mondiales ou le Grand Palais pour célébrer l’IA… Le potentiel d’évolution de La Défense n’est pas non plus celui d’un quartier mixte, de bureaux, de logements et de commerces. C’est l’ambition commune à toutes les villes de tendre vers cet équilibre multifonctionnel. L’enjeu de La Défense est tout autre. Il interroge l’avenir d’un quartier emblématique au cœur de l’axe historique : Qu’est-ce qui justifiera demain – aux yeux de tous les Français – l’intérêt national de La Défense ?
Les « affaires », comme le commerce ont toujours constitué la part instable des villes car les modèles économiques changent et les villes durent. C’est un enjeu de transformation. Un quartier d’affaires est naturellement voué à mourir, puis à être remplacé par une activité qui légitimise à nouveau sa centralité (Braudel, L’histoire du capitalisme, 1985). La Défense n’est pas un sujet d’urbanisme parmi d’autres ; elle doit témoigner d’un progrès dont il nous appartient collectivement d’interroger le sens.
Dans des travaux de recherche récents, nous avons exploré la zone d’intersection entre l’iconographie des villes-monde (Sassen, The Global cities, 1991), caractérisée par les quartiers d’affaires, et les territoires d’appartenance (Weil, l’Enracinement, 1943) ; nous avons cherché comment La Défense pourrait être à la fois un sémaphore à l’échelle mondiale, mais aussi un milieu fertile ouvert aux échanges. Car, partout dans le monde, les « business district » ne sont plus tant associés à des ensembles tertiaires monofonctionnels, ni à des performances économiques, ni à l’addition de chiffres d’affaires, mais à une somme d’interactions, de médiations, d’hybridation et de travail en commun dont la connaissance, la culture et la recherche sont les ferments. Hier les entreprises cherchaient des mètres-carrés, aujourd’hui elles cherchent des idées et des talents pour innover.
Par conséquent, pour reconstituer un milieu fertile, en lien avec d’autres milieux fertiles, La Défense doit tendre vers toutes les porosités possibles : celle des savoirs, celle des géographies, celle des générations, celle des histoires, celle des fonctions. C’est dans toutes ces composantes que se cristallisera son renouveau. Elle sera un lieu de rencontre éphémère ou régulier, une interface entre nos territoires et le monde, un espace de débat, de recherche et de culture, un pôle de congrès et un centre de formation unique au monde, dans une iconographie profondément réinventée et réellement habitée.
L’urgence de réhabiliter le Louvre ne doit pas obérer celle de La Défense. L’un ne va pas sans l’autre dès qu’on parle du rayonnement de la France. Si on convoque l’intérêt national, il appartient au Président de la République d’ouvrir le débat. Le jalonnement que Catherine de Médicis et Louis XIV avaient amorcé dès le XVIIe siècle du Carrousel à l’Arc mérite une nouvelle ambition ; mais à l’instar de la réhabilitation de Notre-Dame de Paris, ce sont tous les talents de la France qui devront voir dans La Défense un nouveau moyen d’échange avec le monde.
octobre 21, 2024
Se loger n’est pas habiter …
Article publié dans le n°531 de la revue Servir des anciens de l’ENA-INSP – octobre 2024. Jean-Christophe Fromantin.
Les politiques de logement s’enchainent sans être véritablement efficaces. En parallèle, des sentiments de mal-être, de délaissement, voire de déclassement touchent de plus en plus les populations, rurales comme urbaines. Dans un monde qui change, la question de pose par conséquent d’un regard nouveau sur les aspirations des Français à habiter.
La crise du logement – ou plutôt les crises du logement – participent d’un cycle régulier fait de hausses et de baisses, indexées le plus souvent sur des paramètres macroéconomiques, économiques et financiers. Des mesures législatives et leur lot d’avantages fiscaux, mais aussi des durcissements de la loi SRU, s’invitent dans le récit afin de corriger ses oscillations. Mais une question n’est que trop rarement posée : celle des aspirations et des projets de vie des Français. Elle se pose différemment de celle du logement ; elle interroge l’idée « d’habiter » dans toutes les dimensions du verbe. Or, les tensions répétées de la société, et la dépression collective dont les symptômes se multiplient, doivent nous amener à prendre de la hauteur. Plutôt que d’empiler des textes législatifs, une vision large et pluridisciplinaire mériterait d’inspirer nos politiques dans ce domaine.
L’idée d’habiter – celle qui permet à chacun de réaliser son projet de vie – est naturellement au cœur du projet politique ; le reste est contingent. Pour autant, les politiques de logement procèdent systématiquement d’une approche utilitariste. Elles partent d’un postulat de densification, hérité des besoins en main d’œuvre de la révolution industrielle, puis de la tertiarisation de l’économie, actualisé par la frugalité foncière liée aux enjeux environnementaux. La métropolisation du monde a façonné l’arrière-plan d’une approche quantitative qui consiste à loger de plus en plus de monde sur de moins en moins d’espace ; en ajoutant l’idée (saugrenue) de mettre la « nature en ville », pour se donner bonne conscience. Pour autant, avons-nous posé la question essentielle : Où et comment les Français veulent vivre ? Elle est pourtant centrale, et se pose à différents titres :
Les cycles de concentration et de dispersion des populations démontrent s’il en est besoin que les dynamiques populationnelles sont structurellement et historiquement centrifuges ; la concentration dans l’espace procède de différents phénomènes, plus ou moins longs, liés aux religions, aux guerres, aux cycles de progrès. La principale raison qui nous amène à nous interroger sur l’avenir de la densité des métropoles tient au fait que leur développement foncier et immobilier, lors des périodes d’accélération, est davantage dicté par des règles d’optimisation économique et financière au détriment des équilibres organiques qui participent du développement durable des villes (Lewis Mumford, La cité à travers l’histoire, 2011). L’Homme est spontanément attiré vers des échelles humaines, plus proches de la nature.
Les mouvements observés aujourd’hui reflètent cette dynamique centrifuge. De nombreux sociologues pointent les déséquilibres fondamentaux qu’induit un excès d’urbanisation avec une dégradation des facultés d’émerveillement ou d’altérité (Rosa, Résonnance 2018). La philosophe Simone Weil (L’Enracinement, 1942) alertait sur les risques de déracinements et ses effets collatéraux. Bruno Latour (Où atterrir ? 2017) ouvre la transition, d’un modèle social vers un modèle géosocial, préférant les réalités de la terre à celles du globe.
La question est régulièrement posée aux Français par les spécialistes de l’opinion. Les réponses corroborent très nettement ces approches, pour les raisons évoquées ci-dessus. L’envie de « villages » et de « villes moyennes » oscille entre 70 et 85% des répondants selon les périodes et les instituts de sondage ; avec une attente plus forte de la part des nouvelles générations. Ce mouvement est motivé par une recherche de proximité avec la nature ; par un besoin de lien social ; et par la prise en compte d’une architecture technologique en réseau qui permet progressivement d’accéder à des services réservés jusqu’à présent aux grandes villes. En 2018, avant le Covid, j’écrivais un essai sur ce sujet, expliquant que nous sommes en train de passer d’un monde où nous vivons là où il y a du travail, vers celui où nous travaillons, là où nous voulons vivre. Cette bascule est essentielle dans l’approche future des politiques de logement.
Tous les travaux de prospective, comme l’approche empirique, portent à croire que nous abordons un nouveau cycle de dispersion. Les politiques de logement doivent s’en inspirer et ouvrir une perspective plus moderne qui ne se limite pas à la densification métropolitaine. À la suite de la crise des gilets jaunes, une note du Conseil d’Analyse Economique (Algan, Malgouyres, Senik, CAE#55, Territoires, bien-être et politiques publiques), analysait les symptômes de malaise, pour relever les limites de l’aménagement centralisé, et appeler à un nouvel équilibre mieux distribué sur le territoire.
Par conséquent, l’approche du logement, telle que nous la développons encore aujourd’hui, est obsolète ; elle est fondée sur des principes et des contingences qui datent de la fin du XVIIIe siècle. Elle doit évoluer. Plutôt que de sédimenter des mesures correctives, nous devons impérativement prendre en compte les aspirations de qualité de vie et poser l’organisation de nouvelles échelles. Cette approche passe par un acte fort d’aménagement du territoire pour permettre à chacun « d’habiter » un lieu dans tous les sens du mot. Nous devons penser le logement de façon plus large : L’empreinte culturelle du territoire et les affinités qu’il génère, l’accès aux services publiques, le développement d’une économie diversifiée qui ouvre des perspectives d’emploi, participent des composantes essentielles d’une politique de l’habitat moderne, enracinée, ouverte sur l’ensemble de nos richesses géographiques.
Cette approche vise à combiner deux échelles : les villes moyennes, comme espaces de vie et d’accès aux services ; les métropoles comme plates-formes d’échanges et d’hybridation connectées au monde. Quatre axes stratégiques permettraient d’y parvenir : réintroduire un réseau de villes moyennes afin que chaque Français ait un accès équitable aux services publics ; inclure toutes les villes moyennes dans une ère métropolitaine et renforcer les fonctions de centralité des métropoles ; travailler une meilleure porosité entre les villes moyennes et les métropoles afin d’engager leur complémentarité ; construire des infrastructures numériques et de transport basées sur cette nouvelle armature. Ne pas le faire, expose la France à des phénomènes de développement asymétriques et de tensions croissantes ; à cause d’une attrition de l’espace vital dans les métropoles ; d’un mouvement erratique vers les territoires les plus attractifs, entrainant des problèmes d’éviction des populations locales ; avec l’émergence de nouveaux déserts français ; avec une standardisation de notre économie générant une détérioration de nos avantages comparatifs ; avec des difficultés croissantes dans la lutte contre le réchauffement climatique liées à des polarités et des pendularités excessives. Mais le plus grave procède de l’incapacité de l’acteur public à prendre en compte les aspirations des populations, au risque de contrarier les projets des Français, et d’enclencher sans cesse de nouvelles frustrations et par conséquence des crises à répétition.
Aujourd’hui l’État demande aux collectivités territoriales d’élaborer des documents d’urbanisme sans proposer de les inscrire, ni dans une vision géographique d’ensemble, ni dans une construction holistique qui mette en perspective les autres composantes de l’action publique. Cette approche, expurgée d’une vision politique authentique, se résume à des portées à connaissance technicistes et court-termistes qui génèrent autant « d’isolats urbains » qu’il y a de plans d’urbanisme. La sémantique parle d’elle-même : se loger n’est pas habiter. Toutes les crises récentes procèdent peu ou prou de ce vide. Car priver les gens d’habiter, c’est les priver d’espérer.
octobre 10, 2024
L’urgence d’anticiper ou le risque de s’effondrer
Article publié dans les Echos le 10 octobre 2024. Par Jean-Christophe Fromantin, délégué général Anticipations et Jean-François Rial, président de Voyageurs du Monde.
Les crises, économique, écologique, sociale ou géopolitique, dont la technologie précipite l’intensité, ne procèdent-elles pas de quelques déterminants communs ? La question se pose à double titre : elles génèrent des effets plus difficiles pour les populations ; l’engagement économique, social ou politique se dissout dans un sentiment d’impuissance, voire de résignation. Les tensions sont fortes entre la profondeur des défis et la superficialité des décisions.
L’anticipation nait de ce constat, et de la nécessité d’engager une approche holistique et frontale des enjeux. Car traiter les crises, les unes après les autres, avec au mieux des mesures de moyen terme, au pire des rustines, est l’assurance qu’elles s’enchainent, à des rythmes plus rapides, aux conséquences plus délétères ; les traiter techniquement, avec plus de normes et de règlements, en relativisant le déterminant humain, participe d’un court-termisme qui n’ouvre pas non plus vers des réponses durables.
Mais l’anticipation n’est pas tant une méthode qu’une culture. Elle ne s’enseigne pas dans les universités ; elle relève de dispositions personnelles ou collectives qu’il nous appartient de cultiver. Nous n’allons pas dans ce sens : le confort de l’entre soi, l’étanchéité des silos, la spécialisation des tâches, les chaines de valeurs, nous isolent des réalités du monde. Pire : nos enfermements nous laissent à croire que nous pourrions tout résoudre. La complexité du monde, nos interdépendances et l’accélération des changements doivent nous amener à casser cette conviction que les processus opèrent dans un développement linéaire, que nos silos sont solides et que nos constructions sont inébranlables. Les crises démontrent la fragilité des certitudes dont nous sommes perclus.
Comment faire prospérer cette culture de l’anticipation ?
D’abord en acceptant un principe : se laisser déstabiliser aujourd’hui pour ne pas s’écrouler demain ! C’est le plus difficile. Car nos enfermements rendent ce prérequis sensible. Identifions néanmoins trois principes à notre portée :
L’information d’abord, au sens large. L’exercice est difficile compte-tenu du flot d’informations disponibles. Mais s’informer n’est pas tant une question de volume qu’un exercice d’ouverture. Lire, voyager, écouter, diversifier ses sources est le premier outil pour capter les signaux faibles et s’extraire de la routine. Fort d’une curiosité intense, nous évitons les biais cognitifs et nous stimulons notre esprit critique.
Être agile pour casser les inerties. C’est le 2ème principe. Nos organisations sont trop lentes et hésitantes pour suivre la vitesse des changements. Quelle est l’efficacité d’une réunion à 10 ou 15 au cours de laquelle défile une centaine de slides perclus de textes, de schémas et d’histogrammes ? Nos codes et nos hiérarchies, bien que nécessaires, ne doivent pas devenir la fin, mais rester des moyens. Car le temps occupé à faire vivre des systèmes s’oppose à celui de la créativité et de l’audace.
La 3ème idée procède des deux précédentes : l’hybridation, ou la fertilisation croisée entre différents univers. Notre société est organisée à rebours de cette nécessité : les « politiques », les « entrepreneurs » ou les « universitaires » vivent dans des mondes séparés, jusqu’à acquérir la conviction sincère, que le passage de l’un à l’autre est impossible, voire inutile. Or, la valeur se crée dans ces croisements fertiles. Les corporatismes ou les communautarismes participent de cette segmentation d’où naissent les tensions et les fractures. Hybrider est autant une promesse d’efficacité, de reconnaissance, que d’altérité féconde.
Au-delà des principes, l’anticipation interroge nos marges de manœuvre. Le souffle de nos organisations et leur prospérité ne peuvent plus s’accommoder d’une réduction de notre champ de vision, au risque que les cycles de destruction gagnent sur ceux d’un authentique progrès. L’exercice d’anticipation ouvre cette grande respiration.
« L’homme a perdu la capacité de prévoir et d’anticiper, il finira par détruire la terre » prédisait Albert Schweitzer. Nous y sommes presque. Anticipons …