février 16, 2026
Pas de villes sans spiritualité
Solitude urbaine, crise de sens, dépression : nos villes paient le prix d’une approche utilitariste qui les a désolidarisées de leur socle culturel et spirituel. Par Jean-Christophe Fromantin, délégué général Anticipations, Carlos Moreno, Professeur d’Université et Antoine de Romanet, Evêque aux armées. Article paru dans les Echos le 13 février 2026
Le fordisme, la charte d’Athènes, l’explosion de la consommation et une conception parfois rigide de la laïcité expurgent progressivement nos villes de toute spiritualité. Cette dérive n’est pas sans conséquences sur la crise de sens qui traverse nos sociétés. Dans les grandes villes, près de trois habitants sur dix déclarent se sentir seuls ; un quart des adultes connaîtra au moins un épisode dépressif au cours de leur vie.
On oublie que la genèse de nos villes ne procède pas tant de l’émergence d’une économie que d’une histoire sacrée, mystique ou symbolique qui assure leur résilience. L’histoire des villes façonne nos repères. Les trois cinquièmes des agglomérations sont d’anciennes cités gallo-romaines. Toutes les villes dont le développement s’est indexé sur un cycle économique ont disparu à la fin du cycle. Les cités industrielles ou les quartiers d’affaires vivent le temps d’un modèle économique.
Par conséquent, l’effacement de la réalité historique des villes au profit d’une approche purement utilitariste, les désolidarise du socle culturel qui en justifie l’existence ; elle prive aussi leurs habitants de la part de spiritualité qui participe de nos équilibres. L’État est laïc, la société ne l’est pas.
La spiritualité fait partie du contrat social car elle est consubstantielle à notre humanité. Nous ne sommes ni des datas, ni des consommateurs mais des personnes humaines dont l’espérance, la dignité et la bienveillance font partie du projet de vie. La spiritualité s’incarne dans la fraternité. Les frontons de nos mairies rappellent l’importance de cette dimension essentielle du contrat social. Or, la fraternité n’est jamais acquise. Elle prospère à condition que nous développions un cadre suffisamment favorable pour que chacun puisse y prendre part. Heidegger distinguait la différence entre se loger et habiter. Le premier verbe reflète une approche utilitariste, l’autre exprime l’appartenance à un milieu. L’un conduit vers la solitude, l’autre suscite un esprit de fraternité. Si la matérialité prime sur le sens, la société est en danger.
Trois principes
La question se pose par conséquent de la spiritualité dans la société. Un principe consiste à rappeler la distinction qui fonde la liberté de conscience : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » . La distinction est essentielle. Le totalitarisme prospère dans le mélange des genres. Dès que le politique cherche à récupérer une religion, il pervertit la société et l’éloigne d’une spiritualité authentique. Un second principe tient à la maitrise des échelles territoriales. Le Corbusier avait déconstruit l’unité du village en mettant à distance le chronos, le kairos et l’aiôn, autrement dit, les temps de la vie, des opportunités et de la spiritualité. Nos constructions urbaines et territoriales doivent s’attacher à maintenir le principe de réconciliation des temporalités au sein de l’unité du lieu et du milieu. L’église au milieu du village, ou la ville du quart d’heure incarnent les fondements d’une approche respectueuse du contrat social. Les Français l’expriment clairement en affichant leurs aspirations pour les échelles humaines en privilégiant les villages ou les villes moyennes. Le troisième principe tient à l’usage que nous ferons des technologies. L’intelligence artificielle, et demain l’informatique quantique, supposent un socle culturel suffisamment solide pour ne pas perdre la hauteur de vue, ni l’esprit critique qui caractérise notre humanité ; faute de quoi, notre indisponibilité au monde et à autrui s’accentuera.
La spiritualité est une liberté. Or, le phénomène de rétractation consécutif à une mondialisation débridée risque de nous faire passer d’une société libérale, puis néolibérale, vers une société illibérale dont la technologie assurera le contrôle. Autrement dit, le choix tient en deux mots : la fraternité ou la mort.
novembre 20, 2025
Anticiper et oser : les deux verbes manquants de l’économie politique française
Par Stéphane Courbit, CEO Lov-Group et Jean-Christophe Fromantin, délégué général d’Anticipations, Chercheur-associé Chaire ETI-IAE. Publié dans Les Echos le 20 novembre 2025
L’économie-politique, synthèse entre l’entreprenariat et l’action publique, vit une léthargie sans précédents. Alors que le pouvoir politique est sous pression, sans autre vision que celle que lui impose le redressement des finances publiques, les entreprises naviguent dans un monde accéléré qui transforme nos manières de vivre et de travailler. Elles s’adaptent. Pour autant, si la « politique de l’offre » reste un totem, le décalage entre le court-termisme des politiques publiques et l’intensité des enjeux socioéconomiques entame durablement nos perspectives de développement.
Deux verbes sont incontournables dès lors qu’on parle de convergence entre les acteurs publics et les entrepreneurs : anticiper et oser. L’un est contingent d’une vision, l’autre pose le cadre de l’action et de la prospérité partagée.
L’anticipation est l’arrière-plan d’une économie-politique. Les crises tiennent aux accélérations que nous subissons plutôt que de les anticiper. Les déficits trahissent l’incapacité à maitriser les paramètres à partir desquels se construisent les grands équilibres. Mais plus grave, la mauvaise gestion publique démontre l’inaptitude à poser le cadre socioéconomique à partir duquel la société prospère : Quelles politiques économique et sociale ? Quel aménagement du territoire ? Des questions sans réponses qui dégradent la visibilité et la stabilité nécessaires pour investir, prendre des risques et entreprendre.
L’audace sous-tend une économie-politique. Oser, c’est un acte de confiance. Les travaux universitaires et les études d’opinion démontrent l’écart entre la confiance individuelle, celle qui nous fait avancer et la « confiance collective », celle qui fait avancer la société. Une vision du monde est nécessaire pour fédérer collectivement. Cette distorsion est la source de nombreuses incompréhensions de la part de ceux dont les initiatives sont contrariées par les dysfonctionnements du système public. Aristote rappelait qu’une société engage un développement équilibré dès lors que les entreprises individuelles et collectives tendent vers le bien commun.
Des pistes existent pour opérer ce réalignement. La première à s’extraire des enfermements au sein desquels nous évoluons. Nos fonctionnements en silos accroissent les distances qui entravent une vision holistique des enjeux. Ce sont les porosités qui rendent attentifs aux signaux faibles, qui enrichissent nos observations, nos collaborations, mais aussi notre créativité et notre capacité à développer une approche globale. Lutter contre l’enfermement participe d’un enjeu géographique : Quelles échelles sont adaptées pour quels projets de développement ? Notre organisation centralisée est contre-productive. Elle monopolise les décisions stratégiques et les facteurs de production ; elle ignore les échelles humaines à travers lesquelles les échanges se réalisent spontanément, où chacun peut inscrire sa propre utilité au sein d’une communauté. Dans les travaux qui leur ont valu le prix Nobel d’économie 2024, Acemoglu, Johnson et Robinson dénoncent l’impact délétère des organisations centralisées sur la prospérité. Un village ou une ville moyenne méritent la même attention qu’une métropole. Si nous définissons le bien commun comme la reconnaissance de l’utilité de chaque individu dans un projet partagé, il est essentiel de restaurer une géographie qui permette à chacun d’entreprendre là où il vit, à son propre niveau, en tirant partie du patrimoine dont nous sommes tous dépositaires.
Faire en sorte qu’une société entreprenne, individuellement et collectivement, appelle un cadre propice à l’agilité et à la dignité. Nous atouts ne manquent pas pour y parvenir. Notre géographie, nos cultures, nos territoires sont des espaces à réexplorer. Ils recèlent les avantages comparatifs dont notre économie a besoin. C’est à l’action publique qu’il revient de créer les conditions d’une prospérité dont chacun pourra légitimement revendiquer une part de la réussite …
octobre 15, 2025
La décentralisation est une étape, la reterritorialisation est un projet…
Par Jean-Christophe Fromantin. Publié dans l’Opinion le 25 septembre 2025
La France est riche d’une diversité géographique qui a façonné son histoire et sa culture. Le temps a sédimenté ce patrimoine qui participe de notre fierté autant que notre développement et notre rayonnement à travers le monde. Nos territoires sont un formidable héritage autant qu’une promesse de progrès.
Notre socle territorial agit selon trois niveaux fondamentaux : Il fonde l’envie d’habiter, il façonne notre développement et structure nos institutions.
Habiter un lieu, une culture, un territoire est la clé de voute du projet de société. Or, progressivement, nous avons substitué à la notion d’habiter celle de se loger. Nous avons dérivé d’un fait culturel vers une approche utilitariste. Pouvoir habiter, c’est ouvrir à tous la possibilité d’un projet de vie, dans un village ou dans une ville, avec la perspective d’une expérience, de rencontres, d’adhésion à une culture et de proximité avec la nature. C’est « être au monde et à autrui » disait le philosophe Heidegger pour rappeler l’essentiel du fait d’habiter.
Notre développement économique est aussi enraciné dans la richesse culturelle et territoriale de la France. La rencontre entre nos cultures et les machines a généré l’industrie. L’innovation, les talents et le capital agissent comme des fertilisants pour valoriser nos savoir-faire et nos ressources. Or, la centralisation prive progressivement nos territoires de ces leviers de développement. La finance ou la tech se sont polarisés dans les métropoles jusqu’à s’imaginer être une fin au bénéfice de quelques-uns plutôt que des moyens au service de tous.
Les racines de notre organisation politique sont territoriales. Elles justifient le principe de subsidiarité. Or, depuis quelques années, la centralisation politique s’est imposée. Après les actes de décentralisation de 1982 et de 2003, l’État n’a eu de cesse de renforcer sa centralisation, d’abandonner les politiques d’aménagement du territoire, de diluer les compétences des collectivités et d’entraver leur autonomie. Dans leurs travaux, les lauréats du prix Nobel d’économie 2024 ont démontré combien le progrès était contingent d’une organisation décentralisée.
Les crises sociales, économiques ou politiques que nous traversons démontrent les limites de cette tension centralisatrice. Notre prospérité est en panne. Il est temps d’ouvrir l’ère de la reterritorialisation. Cette ambition passe d’abord par une grande politique d’aménagement du territoire. L’approche dite « chronotopique » qui consiste à mettre chaque Français, quelque-soit son choix d’habiter, à moins de 20′ des services de santé, d’éducation ou de développement est un principe essentiel de développement et d’équité. La seconde orientation passe par une meilleure distribution des leviers de production. Les talents, le capital et l’innovation doivent être distribués sur l’ensemble du territoire afin d’infuser nos atouts, nos cultures et nos savoir-faire. La troisième priorité est politique. L’écrasement des collectivités territoriales sous le joug d’un État central omnipotent, omniscient et dépensier réduit jour après jour les perspectives d’investissement et de développement des territoires. Il est urgent de repenser les échelles, les compétences et les ressources pour les rapprocher des lieux de vie et de prospérité.
Un acte de décentralisation est une étape technique nécessaire, alors qu’un acte de reterritorialisation est un projet politique. Or, c’est de politique dont la France a besoin pour relever les défis du XXIe siècle.
septembre 18, 2025
Présentation de la session 2026 avec Stéphane Courbit, Jean-Christophe Fromantin et Daniel Fortin

Le 16 octobre, Jean-Christophe Fromantin, initiateur du programme Anticipations, accueillera Stéphane Courbit parrain de la session 2026 pour présenter le programme bâti sur les thèmes « Explorer, Anticiper, Oser ». Daniel Fortin, rédacteur en Chef Les Echos, animera le débat.