L’intelligence artificielle ouvre l’enjeu du partage

Juin 30, 2026

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Par Jean-Christophe Fromantin, délégué général d’Anticipations, chercheur-associé Chaire ETI-IAE Paris-Sorbonne, docteur en sciences de gestion ; Bertrand Badré, directeur associé et fondateur de Blue like an Orange Sustainable Capital et Jean-Daniel Zucker directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Article publié dans Les Échos le 29 juin 2026.

La puissance transformatrice de l’IA agit sur nos vies quotidiennes autant que sur les modèles économiques. La question se pose de mettre cette puissance au service du développement. Si notre perception occidentalisée de l’IA oscille entre la fascination et la crainte, pour les pays du Sud, elle est d’abord une promesse de progrès.

L’encyclique récente du pape Léon XIV aborde cette perspective en rappelant la « destination universelle des biens », c’est-à-dire notre capacité à faire en sorte que l’innovation pollinise chaque territoire et offre à ceux qui y vivent une amélioration de leurs vies et une opportunité de prospérité. Cette vision authentiquement humaine de la modernité se heurte néanmoins à deux réalités : celle d’un accaparement d’innovation par quelques-uns ; celle d’une perte de pouvoir régulateur des États. Le risque est grand que l’IA soit détournée d’un objectif de progrès au bénéfice d’une économie purement performative. L’économiste américain Acemoglu, comme Léon XIV, pointe les risques d’asymétries à la fois technologiques et épistémiques de l’IA.

Différentes voies se dessinent qui permettraient à cette technologie d’atteindre ces objectifs. Une première série de mesures relève de notre économie politique. L’IA doit s’insérer dans des modèles qui ne se réduisent pas à la vitesse d’acquisition de parts de marché, ni à la performance financière, ni à la monétisation des données personnelles. Bien que les modèles actuels aillent dans ce sens, il nous appartient d’en faire des modèles de développement, d’en canaliser l’usage et ses modalités.

Le risque est grand que l’IA soit détournée d’un objectif de progrès au bénéfice d’une économie purement performative.

Un des mots-clés qui caractériserait un bon usage de l’IA est le « partage ». C’est un de ceux qui revient dans l’encyclique du pape. Léon XIV parle de « prospérité partagée ». Le partage peut s’opérer à différents niveaux. Le premier principe est l’open source technologique et le partage des données afin qu’elles ne soient pas la propriété de quelques-uns au détriment de la souveraineté des États et de la liberté des individus ; cela peut se traduire par l’élaboration de modèles d’IA moins consommateurs de paramètres et plus facilement accessibles à tous.

Une autre priorité est le partage des savoir-faire liés à l’IA par une meilleure distribution de la formation en veillant notamment à ce que l’IA soit accessible en différentes langues. Sur le plan géopolitique, un partage de la gouvernance mondiale pour une régulation de l’IA — par exemple à travers le format G20 — permettrait de veiller à ce que les orientations et les régulations soient appliquées selon les mêmes standards partout dans le monde.

Mais le partage sera aussi une affaire de modèle économique. Le philosophe suédois Nick Bostrom alerte sur l’économie qui pourrait émerger de l’IA (« un chômage massif et une croissance massive ») et qui pose inévitablement l’enjeu d’un nouveau contrat social vertical.

Ce glissement ouvre naturellement la double question du partage du capital — comme s’est posée celle du travail dès le XIXe siècle — mais aussi de l’exploration de nouvelles formes de travail que la technologie pourrait faire émerger. Il faut penser une nouvelle architecture financière qui permettra à chacun d’être partie prenante dans la trajectoire de prospérité que l’IA pourra générer. Sans quoi se reconstituera, sous une forme inédite, le rapport de dépendance qui définissait le colonialisme.

L’Europe a une place à prendre dans cette nouvelle approche de l’IA. Sa culture du droit, et les règles de multilatéralisme dont elle a été un insatiable promoteur, l’invite dans le débat. Nous y avons d’autant plus intérêt qu’une géopolitique de l’IA ne peut se réduire à une tenaille sino-américaine dont les mouvements, des deux côtés, sont guidés par des élans impérialistes.